Depuis le début de ma conscientisation, je me suis toujours dite féministe. Ce qui fait déjà une bonne dizaine d’années. Sans être pour autant dans un organisme ou dans un collectif, j’ai peu à peu commencé à militer, surtout sur les réseaux sociaux. Mais ce n’est que très récemment que j’ai commencé à me revendiquer afroféministe. Et quelques fois, on me demande pourquoi parler d’afroféminisme ? Pourquoi créer une division dans un combat qui doit être universaliste ? (oui, on l’entend souvent…)

C’est donc le but de cet article. Mais pour comprendre ce qu’est l’afroféminisme, il faut d’abord comprendre un concept sur lequel se base ce mouvement : l’intersectionnalité.

Qu’est-ce que l’intersectionnalité ?

Kimberlé Crenshaw

Kimberlé Crenshaw

C’est dans les années 1980 que Kimberlé Crenshaw, universitaire féministe afro-américaine introduit le concept d’intersectionnalité (terme qu’elle a inventé) au féminisme. Voici le résumé de l’article de sociologie[1] publié en 1994 dans lequel elle explique la raison de l’intersectionnalité :

“Les discours féministes et antiracistes contemporains n’ont pas su repérer les points d’intersection du racisme et du patriarcat. Face à ces difficultés, cet article propose une approche originale : l’intersectionnalité. La première partie traite de l’intersectionnalité structurelle — de la manière dont le positionnement des femmes de couleur, à l’intersection de la race et du genre, rend leur expérience concrète de la violence conjugale, du viol et des mesures pour y remédier qualitativement différente de celle des femmes blanches. La seconde partie porte sur l’intersectionnalité politique : notamment la marginalisation de la question de la violence contre les femmes de couleur induite par les politiques féministes et antiracistes. Enfin, l’article conclut par l’examen des conséquences de l’approche intersectionnelle dans le champ plus large de la politique de l’identité contemporaine.”

L’intersectionnalité est un outil pour étudier les formes de domination et de discrimination (racisme, sexisme, homophobie, etc.) non pas de manière distincte, mais dans les rapports entre elles. Le principe ? Les rapports de domination ne peuvent pas être entièrement expliqués s’ils sont étudiés séparément les uns des autres. L’intersectionnalité permet donc d’étudier les intersections entre différentes oppressions.

Avec cet outil, on peut donc affirmer que les femmes afro-descendantes ne subissent pas le racisme d’un côté, et le sexisme de l’autre. Elles sont à l’intersection de ces deux oppressions et subissent une combinaison des deux : la misogynoir (terme anglophone formé à partir des mots “misogyny” et “noir”, créé par Moya Bailey et Trudy du blog The Gradient Lair). D’où l’existence de mouvements afroféministes pour la combattre.

Le Black Feminism aux États-Unis

Le black feminism trouve ses origines au courant des années 1960, dans le contexte du mouvement des droits civiques et de revendications anti-racistes. Il revendique un point de vue particulier des femmes afro-américaines sur le féminisme en général et sur les luttes contre la ségrégation raciale. Cependant, Elsa Dorlin [2] (dans son ouvrage Black feminism: anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000) précise que par black feminism, il ne faut pas comprendre « féminisme noir », puisqu’il pouvait y inclure des féministes mexico-américaines, les femmes des Premières Nations (qu’on appelle improprement des Amérindiennes) ou même sino-américaines. C’est un courant de pensée politique caractérisé par la volonté de lier ensemble les problématiques du sexisme, du racisme et de l’oppression de classe. En somme, le début de l’utilisation de l’intersectionnalité avant même l’invention du terme.

L’un des textes pionniers du mouvement, An Argument for Black women’s liberation as a revolutionnary force [3] est écrit par Mary Ann Weathers en 1969. Elle y critique l’oppression de toutes les femmes, qu’elles soient blanches, noires, latinas, riches ou pauvres. L’année suivante, la Third World Women’s Alliance publie le Black Women’s Manifesto [4] : « la femme noire demande une nouvelle gamme de définitions de la femme, elle demande à être reconnue comme une citoyenne, une compagne, une confidente et non comme une vilaine matriarche ou une auxiliaire pour fabriquer des bébés.»
Une première organisation qui utilise spécifiquement les termes de « noires » et de « féministes » est la National Black Feminist Organization en 1973 à New York. En 1974, un groupe féministe et socialiste noir est fondé : le Combahee River Collective (CRC). Ce groupe féministe lesbien et radical mentionne, dans son manifeste créateur, d’importantes figures féminines du mouvement abolitionniste comme Sojourner Truth et Harriet Tubman pour ne citer qu’elles.

Les figures du black feminism

  • Angela Davis était une militante du mouvement des droits civiques et une membre du Black Panther Party. Elle a écrit « Femmes, race et classe » [5] dans lequel elle analyse de manière critique et comparative le féminisme du siècle dernier et celui contemporain par rapport aux luttes d’émancipation du peuple noir. Elle explore également les liens idéologiques qui existent entre le pouvoir esclavagiste, le système des classes et la suprématie masculine, et pose la nécessité d’articuler les trois niveaux de contradiction de race, de classe et de sexe dans les luttes de libération.
  • Audre Lorde (1934-1992) : cette autrice et poétesse est très connue aux États-Unis pour son engagement dans les luttes contre le racisme, l’homophobie et le sexisme entre les années 1960 à 1980. Elle s’est elle-même définie comme “poétesse, guerrière, mère, lesbienne, noire”.
  • Alice Walker : écrivaine et militante féministe. Ses écrits sont centrés sur la lutte des femmes racisées contre le racisme, le sexisme et la violence répandu·e·s dans la société américaine. Son roman La Couleur Pourpre [6] deviendra son roman phare et sera même adapté au cinéma après son immense succès. Il raconte l’histoire d’une jeune femme noire qui lutte à la fois contre le racisme des blanc·he·s et le patriarcat des noir·e·s. Elle est aussi la créatrice du womanism.
  • Patricia Hill Collins : professeure universitaire distinguée de sociologie à l’université de Maryland, College Park. Son travail est principalement centré sur les questions impliquant le féminisme et le genre au sein de la communauté afro-américaine. Elle publie en 1990 son livre Black Feminist Thought: Knowledge, Consciousness and the Politics of Empowerment [7] dans lequel elle étudie la pensée du black feminism à travers des figures comme Angela Davis, Alice Walker et Audre Lorde, et un large éventail de sources, y compris la fiction, la poésie ou encore l’histoire orale.
  • bell hooks : de son vrai nom Gloria Jean Watkins, bell hooks est une intellectuelle, féministe, et militante des États-Unis. Principalement à partir d’une perspective féministe et afro-américaine, elle traite de la race, de la classe et du genre dans l’éducation, l’histoire, la sexualité, les médias et le féminisme. Son premier livre Ain’t I A Woman [8] (inspiré par le discours de la militante Sojourner Truth) est publié en 1981 et est depuis devenu un classique du black feminism. Elle y analyse les processus de marginalisation des femmes noires et met en critique les féminismes blancs et leur difficulté à prendre en compte les oppressions croisées.

Le black feminism est un mouvement qui s’étend sur une longue période et qui possède des courants et des tendances très divers·es, allant de positions conservatrices à d’autres très progressistes (bien sûr, toutes les féministes noires ne parlent pas d’une seule voix). Mais il a également donné naissance à un autre mouvement, le womanism. Ces mouvements sont très proches, car incluant les principes de l’intersectionnalité. Mais là où les féministes du black feminism se réclament de ce terme et refusent de laisser uniquement les femmes blanches le définir, les womanists considèrent que le féminisme est par défaut non intersectionnel et choisissent de se définir sur un terme qui comprend déjà l’intersectionnalité.

 

L’afroféminisme en France

Quand on parle d’afroféminisme en France, certain·e·s pensent que ce n’est qu’une transposition du black feminism. Or, on peut déjà remonter dans les années 1920, quand les sœurs Paulette, Andrée et Jeanne Nardal, des féministes martiniquaises, tenaient un salon littéraire à Clamart dont l’objectif était de mettre en relation les diasporas noires. En 1945, Paulette Nardal fonde le Rassemblement Féminin, afin de sensibiliser les femmes martiniquaises à la politique, et en 1948, elle crée une revue à destination des femmes, La Femme Dans La Cité.

L’afroféminisme français a quelques ressemblances avec le black feminism américain, mais la différence notable réside dans l’histoire de la blackness aux États-Unis et de la négritude française. D’un côté se trouvent en majorité des descendant·e·s d’esclaves, avec très peu, voire pas du tout d’attaches culturelles ou familiales avec l’Afrique. De l’autre côté, des afro-descendant·e·s issu·e·s d’une émigration plutôt récente. Ce qui implique que malgré la couleur de peau commune, les revendications et leurs enjeux dans les luttes anti-racistes aux États-Unis et en France seront foncièrement différent·e·s.

L’afroféminisme en France s’inscrit dans une lutte anti-coloniale, anti-impérialiste et anti-raciste dans le contexte des années 1960, là où la deuxième vague du féminisme n’abordait pas les questions coloniales. Un premier collectif, la Coordination des Femmes Noires, a été fondé en 1976 par Awa Thiam, qui a également écrit La Parole aux Négresses [9]. Jusqu’en 1982, la Coordination axait ses activités sur les luttes anti-impérialistes, les luttes de classe, mais aussi sur la question des droits des femmes immigrées en France. La sexualité, la contraception et l’avortement ont également été abordé·e·s. La Coordination était aussi active dans la dénonciation de la répression et de l’instrumentalisation des femmes par les régimes autoritaires au pouvoir en Afrique. De 1982 à 1994, le Mouvement de Défense des droits de la Femme Noire (MODEFEN), créé par Lydie Dooh-Bunya, a lutté contre le racisme et le sexisme. Mais il a également lutté pour l’émancipation des femmes noires. Ses revendications portaient sur l’instruction, la liberté de choix du mode de vie et contre la polygamie, les mutilations sexuelles et les violences faites aux femmes.

 

Et dans les autres pays ?

Il existe des mouvements afroféministes partout où il y a des femmes afro-descendantes de la diaspora. Ils sont donc présents en Europe, du fait des différentes immigrations, mais également dans les pays d’Amérique du Sud, tels que le Brésil ou Cuba.

Il ne faut en revanche pas confondre l’afroféminisme avec le féminisme dans les pays africains: même si sur certains plans les luttes peuvent être les mêmes, l’afroféminisme n’a d’existence qu’en contexte occidental. Une militante féministe dans un pays africain ne sera donc pas qualifiée d’afroféministe.

 

Mais concrètement, quels sont
les combats afroféministes aujourd’hui ?

Il reste le même que le féminisme mainstream (l’exigence d’une égalité femme/homme, la fin des violences sexistes, etc). Et dans la continuité des luttes afroféministes des années 1970 et 1980, l’exigence d’égalité de traitement avec les femmes blanches. Toujours dans une démarche intersectionnelle, les questions des discriminations à l’emploi comme le montre cette étude ou des micro-agressions dans le milieu du travail, les questions de la grossesse et de la maternité (Diariatou Kebe, du blog clumsy.fr en a fait un sujet dans son livre Maman noire et invisible: grossesse, maternité et réflexion d’une maman noire dans un monde blanc), de la santé (sexuelle, physique ou psychologique) ou encore les questions liées aux diktats de beauté et au double standard que subissent les femmes noires sont abordées.

Le combat afroféministe se fait essentiellement à travers les réseaux sociaux ou encore à travers des blogs. C’est d’ailleurs grâce à Internet que des collectifs comme Mwasi ou des projets comme le Workshop Femmes Noires et Travail ont pu voir le jour. C’est également grâce à Internet et surtout grâce à des blogueuses telles que Mrs Roots, Kiyémis ou encore Many Chroniques que j’ai pu personnellement forger ma pensée afroféministe. Mais surtout, c’est grâce au pouvoir des réseaux sociaux que le projet de la réalisatrice Amandine Gay, Ouvrir la Voix, a pu se concrétiser. Ce documentaire, donne la parole à plusieurs femmes noires francophones qui racontent leur vécu en France, les discriminations subies ou encore leur sexualité. Il n’est encore projeté que dans quelques salles, n’ayant pas encore trouvé de distributeur en France.

 

 

De nombreuses femmes noires ne se reconnaissent pas dans le féminisme mainstream, qui se veut universel, mais qui occulte les problèmes que rencontrent les femmes racisées. De plus, les luttes antiracistes classiques omettent certaines fois les dimensions sexistes que peuvent prendre le racisme ou la négrophobie. Loin des accusations de communautarisme ou de division des luttes féministes, c’est surtout la question de la représentation politique des femmes noires que pose l’afroféminisme. L’afroféminisme est donc légitime de par ses combats pour l’émancipation des femmes noires en Occident.

Béatrice Borghino, du collectif marseillais Perspectives Plurielles, écrit dans son exposition sur le féminisme (que l’on peut découvrir ici (.pdf, 4,5Mo))

« Si ces féministes noires, de couleur et du « tiers-monde », ne se reconnaissent pas dans le féminisme (sous-entendu « blanc »), c’est qu’il est perçu comme excluant les réalités des autres femmes de par sa manière de penser, et les autres femmes elles-mêmes, de par sa façon de se comporter avec elles… »

Pour ma part, l’intersectionnalité en tant qu’outil d’analyses a été une grande découverte, une sorte de révélation. Je n’ai plus à choisir entre mon identité de femme et mon identité de noire pour lutter contre les discriminations ou pour ma propre émancipation. Je ne suis encore qu’un “bébé afroféministe”, j’ai sûrement beaucoup de choses à apprendre sur tout ça. Mais me revendiquer afroféministe aujourd’hui est déjà un énorme pas.