Il n’est surprenant pour personne, baignant dans le milieu militant ou ayant déjà eu une conversation sur le féminisme, d’entendre l’expression “mal baisée” pour faire référence à une ou plusieurs activistes. Cela est encore moins surprenant lorsque cette insulte s’attache à une personne ne correspondant pas aux normes de beauté dominantes (i.e. : vieilles, grosses, poilues). En dehors de la preuve de naïveté bluffante qu’est d’imaginer que seules les personnes jeunes et belles ont des interactions sexuelles, il est plus que douteux de penser que les idéologies politiques se formeraient en fonction des performances – ou manque de performances – de notre partenaire au lit. Quoique.

Néanmoins, à toute expression il faut son origine, et on peut retrouver celle-ci entre la fin des années 1970 et le début des années 1980 aux États-Unis, alors que se déroulait l’un des événements les plus marquants de l’histoire du féminisme, les Sex Wars.

Cette histoire commence en 1976, alors qu’une manifestation est organisée à New York contre le film Snuff de Michael et Roberta Findlay, qui montre le meurtre d’une femme de façon réaliste – et qui lancera la légende des snuff movies. Cette manifestation, qui passe inaperçue, est pourtant le point de départ du mouvement anti-pornographie, composé de féministes radicales, mené d’une main de fer par Andrea Dworkin et qui se concrétise en 1979 par la fondation du groupe Women Against Pornography. Elles revendiquent alors le fait que la source de l’oppression féminine est la domination sexuelle masculine et toutes ses formes d’expressions. La pornographie, en particulier, porterait un discours haineux à l’encontre des femmes, et apprendrait ainsi aux hommes le viol, ainsi toutes les formes de violences sexistes. Ces femmes appellent alors à une interdiction de tout contenu pornographique, quel que soit l’acte représenté.

Elles appellent également à l’abstinence, car l’acte sexuel reposerait sur une inégalité de pouvoir, c’est à dire sur la relation entre un·e dominant·e et un·e dominé·e. Même dans une relation homosexuelle, une inégalité de position – littéralement –reproduirait les schémas hétérosexuels. Selon elles, il n’y aurait pas de possibilité de sexe sans le patriarcat, et le fait qu’une femme accepte de s’y soumettre montrerait sa défaite face au système d’oppression. Les pratiques sadomasochistes, en particulier, seraient des performances ritualisées dans lesquelles l’exploitation sexuelle atteindrait son paroxysme.

La réponse ne se fait pas attendre, et un mouvement anti-anti-pornographie, ou pro-sexe, se forme de l’autre côté du spectre féministe. Iels postulent alors que plutôt qu’un moyen d’asservissement, le sexe est un moyen d’émancipation pour les femmes et personnes queers. Multipliant les essais et initiatives audacieuses, ces personnes développent une idéologie sex-positive qui a beaucoup marqué les contre-cultures LGBT+ aux États-Unis.

Pour une diversité sexuelle

La critique du mouvement anti-pornographie commence en 1979 avec un article d’Ellen Willis, journaliste et féministe radicale, dans lequel elle l’accuse de puritanisme sexuel et d’atteinte à la liberté d’expression. Selon elle, le mouvement d’Andrea Dworkin flirterait de près avec la droite catholique, ce qui serait contradictoire avec les idéologies féministes. C’est dans son recueil d’essais No more nice girls, paru en 1981, qu’elle invente le terme “pro-sexe”, qui est ensuite repris pour désigner le mouvement d’opposition à l’anti-pornographie. Ce mouvement, qui reconnaît bien les rapports de domination patriarcale dans la sexualité, choisit, plutôt que l’abstinence, de se la réapproprier et de la réinventer.

Un·e féministe "mal baisé·e"

Un·e féministe « mal baisé·e »

L’année 1982 marque l’un des plus grands événements de l’idéologie pro-sexe : la conférence du Barnard College, qui regroupait des féministes de tous horizons – lesbiennes, bi, trans*, BDSM – et qui avait pour but de débattre de la place des sexualités dans la vie des personnes autres que les hommes cisgenres. Bien sûr, les féministes anti-pornographie n’étaient pas invité·e·s, ce qui mena à des manifestations en face de l’université où, entre autres, des tracts accusant les participant·e·s au débat d’être sexuellement déviant·e·s ont étés distribués. La conférence a mené à la rédaction d’un ouvrage collectif, Diary of a Conference on Sexuality, qui est disponible en libre accès.

Le mouvement pro-sexe est également le terrain de magnifiques initiatives émancipatrices, notamment au sein de la communauté LGBT+. À San Francisco, un groupe de discussion, Samois – qui tient son nom d’Histoire d’O, roman érotique français écrit par Anne Desclos –, est le premier groupe de parole lesbien BDSM de l’histoire du pays. De l’autre côté de celui-ci, à New York, Dorothy Allison et Jo Arnone fondent la Lesbian Sex Mafia, un groupe de parole promouvant toutes les pratiques sexuelles au nom de l’émancipation et du droit des femmes à disposer de leur corps. Dorothy Allison raconte par exemple dans Peau, un recueil de ses essais, qu’elle donnait des cours d’écriture fictionnelle à des femmes, durant lesquels elle leur demandait de s’imaginer faire l’amour à une autre femme.

Comme bien souvent malheureusement, ce n’est pas cette partie joyeuse et émancipatrice de l’histoire qui a été retenue, non seulement parce que ces féministes ne représentaient pas la majorité du mouvement de l’époque, mais aussi – et surtout – parce que ça arrange bien les critiques.

Le mythe d’Andrea Dworkin

Nombreuses sont les personnes à avoir marqué le mouvement anti-pornographie, comme Catharine MacKinnon, autrice de l’“antipornography civil rights ordinance”, qui proposait de considérer la pornographie comme une atteinte aux droits civils des femmes, ou encore Linda Boreman, qui avait été forcée à jouer sous le nom de Linda Lovelace dans le très connu Deep Throat par son compagnon.

Mais s’il en est une qu’il faut retenir, c’est bien Andrea Dworkin. Non pas à cause de ses idéologies enflammées qui se rapprochent de celles de la droite catholique, mais à cause de l’empreinte qu’elle a laissé dans l’imaginaire collectif ; grosse, laide, poilue, échevelée, et pour beaucoup, folle à lier, elle est l’image que beaucoup se font des féministes et qui rampe encore dans les esprits contemporains. Par exemple, Camille Paglia la définit ainsi, dans une interview pour Spiked Review en décembre 2015 : “Dans sa croisade contre la pornographie, Andrea Dworkin était une fanatique enragée, une femme auto-destructrice, consumée par sa haine des hommes au point qu’elle oscillait au bord de la psychose.” La légende va même jusqu’à dire qu’elle avait un autocollant “Dead Men Don’t Rape” collé au-dessus de son bureau.

Entre les nombreuses accusations de misandrie qui lui étaient lancées, ses détracteurs dénonçaient sa volonté d’atteinte à la liberté d’expression. Une de ses idées qui a choqué la population américaine est également l’éloge qu’elle fait des femmes frigides dans la préface de son essai intitulé Intercourse. Selon elle, ces femmes sont des héroïnes contemporaines, refusant la pression du patriarcat qui les pousse à avoir des relations sexuelles. L’affaire la plus connue la concernant est son procès contre Hustler Magazine, variante encore moins classe de Playboy, qui la faisait apparaître régulièrement dans sa catégorie “trou du cul du mois”, dans laquelle elle se faisait insulter, ou mieux, caricaturer en lesbienne.

Dworkin la sorcière chevauche son balai en haranguant la foule

Dworkin la sorcière chevauche son balai en haranguant la foule

L’importance d’Andrea Dworkin se situe précisément dans toute la haine qui lui a été adressée. On connaît l’image de cette femme enragée, laide et soi-disant frigide, même si on ne se souvient ni de sa personne ni de son histoire – qui n’est pas si facile, et qui justifie probablement ses idées extrêmes. C’est en partie à cause de son personnage, qui est maintenant devenu le croque-mitaine des machos, que les gens ont désormais peur de se désigner comme “féministe”. Pourtant, elle n’était pas “mal baisée”, ni même misandre. Elle n’avait pas de relations sexuelles par choix, certes ; mais ce n’est pas cela qui invalide ses idées, qui sont d’ailleurs propres à un courant et une époque du féminisme en particulier.