Il n’est jamais aisé, voir impossible, de comprendre ce que peut être le quotidien d’une personne atteinte d’un trouble mental. Cela l’est encore plus quand la société, les médias, et surtout les films ou les séries en montrent une image déformée, quand elle n’est pas complètement erronée. C’est pour essayer de rétablir des vérités et pour lutter contre la psychophobie que j’ai contacté Lana qui est atteinte de schizophrénie. Je vous laisse lire son témoignage afin de mieux appréhender cette maladie.

Un jour, je tombe dans un puits sans fond. Je mets un pied dans l’Autre Monde, puis très vite les deux. Je commence à m’automutiler, pour soulager ma souffrance. La Mort me suit dans les couloirs et couche dans mon lit. Des personnages des romans que j’écris prennent vie et m’accompagnent dans mon quotidien. Je ne sais pas parler de ce qui me tue. Je suis seule, enfermée. Le monde s’écroule, fond, fait des vagues ou tourne trop vite. Le monde hurle et m’agresse. Un froid de cadavre me dévore. Je suis pire que morte car des vivants il ne me reste que les larmes et la douleur. J’ai des voix dans la tête, parfois effrayantes. J’ai la sensation qu’on me vole mes pensées, que je suis transparente, qu’on peut me traverser. Mon corps se transforme, j’ai des yeux derrière la tête, les membres détachés, je n’ai plus de peau. Je suis rongée par une angoisse terrible, qui me coupe les jambes, m’étouffe, court dans mon sang, me détruit, me dissous. Je m’éloigne des autres, je suis persuadée qu’ils me détestent tous. Je ne vois qu’une solution pour sortir de la folie : me tuer.


Mais je ne suis pas morte. Il y a plusieurs raisons à ça. D’abord, je n’ai pas eu le courage de passer à l’acte. Ensuite, je voulais surtout arrêter de souffrir et non de vivre. Plus tard, je me suis dit que ma souffrance était ma responsabilité et que je ne pouvais pas m’en décharger sur d’autres personnes en me suicidant. Pendant trois ans, je n’ai pas été soignée, puis j’ai été mal soignée pendant trois autres années. Ces six années furent les pires de ma vie. À 24 ans, j’ai enfin rencontré une psychiatre en qui j’avais confiance et qui m’a donné un traitement adéquat. Les livres ont tenu une grande place dans mon rétablissement. Ils sont ma passion depuis toute petite, et comme j’étudiais les langues et littératures romanes, mes études étaient aussi une passion, j’ai réussi à m’y accrocher puis à trouver un travail de libraire. La rencontre avec d’autres schizophrènes, d’abord sur internet puis dans la vie réelle, a aussi été déterminante. Actuellement, je suis une formation pour devenir pair aidante en psychiatrie.


Voilà un petit aperçu de ce qu’a été ma schizophrénie. Comme vous le voyez, il ne s’agit pas d’un dédoublement de la personnalité, comme l’usage que font les médias mainstream de ce mot pourrait nous le faire croire. Le trouble dissociatif de l’identité et la schizophrénie ne sont pas la même chose. Vous voyez aussi que, comme la plupart des schizophrènes, je n’ai été dangereuse que pour moi-même. Donc, non, définitivement, un schizophrène n’est pas un dangereux criminel à la double personnalité. C’est d’abord quelqu’un qui souffre et qui, dans dix pourcent des cas, se suicide. Étant donné qu’un pourcent de la population souffre de schizophrénie, vous risquez bien plus d’aimer un schizophrène qui se suicidera que d’être tué par un schizophrène.  


Mais si cette maladie fait des ravages, elle n’est pas pour autant fatale à toustes. Beaucoup de schizophrènes se stabilisent, certains travaillent ou font du bénévolat, ont une famille, font de l’art, de la musique, du théâtre, etc. Bref, vivent à peu près comme tout le monde. Vous ne le savez peut-être pas car nous sommes beaucoup à cacher notre maladie, à cause des préjugés. La psychophobie peut faire autant de dégâts que la maladie, en isolant les personnes, en les empêchant de trouver leur place dans la société ou en sapant leur estime de soi.
Si la société pouvait changer son regard sur la schizophrénie, ça nous simplifierait considérablement la vie. Nous n’aurions plus qu’à nous battre contre la maladie, et plus contre le regard effrayé du monde entier.

Lana

Si le témoignage de Lana vous a intéressé, vous pouvez retrouver d’autres de ses écrits sur son blog

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