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Vous le connaissez.

Vous lui faites la bise le matin, vous buvez des verres avec lui le vendredi soir, il dort même peut-être à vos côtés.

Parce que vous le connaissez. Le violeur. Celui qu’on dépeint trop souvent comme un homme inconnu dans une ruelle.

Et je l’ai aussi très bien connu.

J’ai 16 ans pendant l’été 2012.

Je suis la fille ronde et rigolote qui n’intéresse personne. Jusqu’au jour où je rencontre sur internet mon premier copain, qu’on va appeler R. R est très gentil, et on tombe vite amoureux, même sans se voir. Mais ce n’est pas lui.

Lui, c’est mon meilleur ami de l’époque. Je lui avais un peu tourné autour quelques mois avant, mais il m’avait gentiment fait comprendre que ce ne serait pas possible. D’accord, je m’en remets.

J’aime R, au grand dam de ma mère quand elle l’apprend. Contre cette relation, elle coupe tous liens avec moi, ne me parlant que nécessaire.

C’est les grandes vacances, je vis dans une petit village en Savoie, je suis donc seule maintenant que même ma famille ne veut plus me parler.

Mais j’aime R.

Sauf que R non.

Je suis quelqu’un de dépendante, j’ai 16 ans, c’est mon premier vrai copain et j’essaye d’y croire. Mais les relations à distance c’est dur, surtout quand l’autre ne semble pas s’y intéresser. R est quelqu’un d’adorable mais je ne suis pas la bonne pour lui. Pourtant il ne me quitte pas, et moi j’espère.

Et il y a lui. On va l’appeler P (comme prout). P se sent seul aussi, c’est le seul à me parler un peu. P est mon meilleur ami et je ferais tout pour lui non ? C’est comme ça que ça marche les ami·e·s non ? Et P est malheureux. Il se sent seul.

Il me demande un petit quelque chose. Si je peux devenir sa sexfriend. Non non P, j’ai quelqu’un, ça ne m’intéresse pas. P est gentil et comprend. “D’accord pardon” me dit-il. Soulagée.

Sauf que non. Malgré lui avoir fait comprendre que je n’étais pas intéressée, P continue. Il y a les compliments. D’abord gentils, puis ceux qui mettent mal à l’aise. “Je me masturbe sur toi”. La violence de ses propos me sautent encore en plein visage. Je n’ai pas envie P, j’ai quelqu’un.

Pendant ce temps, je suis entièrement seule. Ma mère, mon “copain”, personne n’est là. Et je n’ose pas parler. Parce que P est mon meilleur ami après tout.

Et mon meilleur ami est très malheureux. Si malheureux qu’il parle de suicide. J’ai peur pour lui. Je lui redemande ce que je peux faire.

“Le sexe pourrait me sauver. Je vais peut-être me suicider, et quand ça va arriver tu regretteras de pas avoir tout fait pour me sauver.”

Ce texto reste gravé au fer rouge dans ma mémoire, même 4 ans après.

La culpabilisation est quotidienne. Il s’en sert pour obtenir des choses de moi, que je ne vais pas détailler ici. Je n’ai personne à qui parler. Je suis seule. Seule à part P, qui tous les jours me harcèle, sans relâche. Pas un jour ne se passe sans que je reçoive des photos, de celles que je n’ai jamais voulu voir.

Sous le chantage qu’il me faisait subir, il m’a violé. Et chaque coups de rein ont fait l’effet de coup de couteau. Je suis morte l’été 2012.

J’ai mis du temps à mettre des mots sur ce qu’il m’avait fait vivre. “Harcèlement sexuel”. “Viol”. Pour moi ce n’était que des mots lointains, du “ça n’arrive qu’aux autres”. Et j’avais surtout en tête l’image du violeur inconnu. Mais je connaissais P. Depuis des années. J’avais même été un peu amoureuse de lui. C’était l’image du “gars bien”.

Je n’ai plus parlé à P. Il n’a pas compris tout de suite. Lui il avait eu ce qu’il voulait, et il était persuadé que j’avais aimé. Réellement. Il ne lui était pas venu à l’esprit qu’il avait fait quelque chose de mal.

Je n’ai rien pour prouver ce que P m’a fait. P ne sera jamais puni. Je suis en dépression depuis cet été, les hommes cis me terrifient, c’est un combat au quotidien pour me lever et continuer. Je n’accorde ma confiance à personne. J’ai des cauchemars. C’était ma première expérience sexuelle, et maintenant la mention du sexe me donne des crises d’angoisse uen fois sur deux. Je suis morte et je suis morte quand j’avais 16 ans.

P continue sa vie. J’ai entendu par des ami-e-s communs qu’il avait une copine, qu’il allait à la fac et que tout allait bien.

Tout ne va pas bien.

P ne sera jamais puni. Jamais je ne pourrais dire ce qu’il m’a fait.

Parce que qui va me croire ? P est le gars gentil. Je n’ai pas de preuves. Je n’ai pas porté plainte. Je n’en ai parlé à personne pendant des années. Je n’ai rien contre lui, je ne peux pas protéger les prochaines…

Vous le connaissez.

Vous connaissez forcément un violeur, de la même manière que vous connaissez forcément une victime.

Le “patoulézom” ne marche pas. Qui peut dire que vous n’êtes pas comme P ? Je connaissais P. Je pensais le connaître. Il a utilisé ce qu’il savait de moi en tant que meilleur ami contre moi, il s’est servi de moi parce qu’il me savait vulnérable. Il m’a détruit.