La maison d’édition « Archie Comics » est bien connue pour ses publications de comics humoristiques dirigés vers un public jeune, avec par exemple Archie et Sabrina l’apprentie sorcière. Ce n’est donc pas une surprise qu’une série live-action adaptée de son univers commun ait vu le jour. Pourtant, Riverdale, le résultat final, préfère ignorer les clefs de l’importance et de l’intérêt des fans pour l’œuvre originelle, en utilisant des arcs narratifs ou faisant des choix allant de simplement mauvais à tout bonnement insultants.

Archie Comics

La série de comics Archie, débutant en 1941, suit les aventures d’Archie Andrew, un adolescent de quinze ans qui navigue au sein d’un triangle amoureux entre Betty Cooper et Veronica Lodge (incarnant respectivement les stéréotypes de l’amie d’enfance « pas comme les autres filles » qui aime la mécanique, et de la nouvelle venue populaire, riche, et fashionista), et vit sa vie de lycéen avec son meilleur ami, Jughead Jones, dont la vie tourne autour des burgers, de la nourriture et des jeux vidéo, et qui se permet toujours de commenter la vie d’Archie ou l’assister non sans un brin de cynisme ou de sarcasme. Archie Bien que cette histoire soit bien banale et un piètre exemple féministe, il faut discerner qu’à l’instar des maisons d’édition Marvel et DC, Archie se sépare en plusieurs canons distincts, qui se renouvellent fréquemment, nommés « ères ». L’ère actuelle se dissocie des précédentes en jouant justement sur ces bases, et s’en moquant.

Riverdale

Fin janvier 2017 commence la série Riverdale. Bien que l’œuvre de base soit comique et assez légère pour un public jeune, la série, elle, vise un public de jeunes adultes, démographie principale de la chaîne CW. En effet, elle suit les habitant·e·s de la ville de Riverdale, après la découverte du corps de l’un des jeunes, lançant un voile sombre sur les réactions et évènements originels.

Queerbaiting

Lors de la diffusion du trailer, une scène utilisée capte l’attention des fans du comics. Dans celle-ci, on voit Betty et Veronica échanger un baiser profond, ce qui déclencha des vagues d’interrogations sur le statut des héroïnes. L’une des actrices, dans une interview donnée quelques jours plus tard, balaya ces questions en annonçant que la série ne se voulait pas une fanfiction mais une vraie série, confirmant que la bande-annonce ne cherchait qu’à attirer les personnes recherchant représentation, ou pire, le type de beauf qui fétichise les relations lesbiennes. En plus d’être une phrase assez condescendante, sous-entendant que la fanfiction est un sous-genre et le seul endroit où l’on mérite ces personnages, elle manque clairement de jugeote quant aux modifications drastiques subies par certains personnages ou événements. De plus, créer une version alternative sombre d’un comics joyeux et sans prise de tête est un des prémices fréquent dans les fanfictions. Malgré ces déclarations, la série en elle-même continue de jouer la carte du queerbaiting, avec des scènes plutôt ambiguës entre les deux. Betty & Veronica

#AroAceJugheadOrBust

Jughead, le meilleur ami d’Archie, et figure plutôt humoristique depuis l’inception du Comic, se distingue par deux choses : son amour de la nourriture, plus particulièrement des burgers, et son absence totale d’intérêt pour les femmes, prenant la fuite face à elles. Dans son univers hétéronormé, le personnage se retrouvait souvent affublé des termes d’immature, de « personne détestant les femmes », ou accusé d’avoir une puberté tardive. Mais au fur et à mesure de l’évolution de l’ouvrage, et l’apparition de personnages gay et bi, il y a confirmation que non, Jughead n’a pas non plus d’attirance pour les hommes. C’est enfin dans l’ère actuelle que Jughead officialise ce qui semblait toujours implicite jusqu’à présent dans sa codification, à savoir qu’il est aromantique, asexuel, et a une aversion totale pour le contact physique. Évidemment, de par l’absence totale de représentation AroAce à la télévision, la perspective de voir ce personnage adapté sur le petit écran ravissait les fans et les personnes concernées. C’était sans compter la décision de l’équipe de scénaristes d’instiguer une romance entre Betty et Jughead, initiée par ce dernier. L’équipe de production ne répondant pas aux demandes d’explications et à la colère justifiée des concerné·e·s jusqu’alors, ce fut une deuxième gifle lorsque le compte Twitter officiel de la série publia un tweet disant que Jughead « faisait très bien la romance gênée », comme une attaque passive agressive sur la communauté et sur les tenants et aboutissants du personnage.

Cole Sprouse dans le rôle de Jughead © 2016 The CW Network.

Cole Sprouse dans le rôle de Jughead
© 2016 The CW Network.

Un peu plus tard, Cole Sprouse (interprète de Jughead, et connu pour ses diatribes racistes et son passé abusif) s’est exprimé sur le fait que l’orientation romantique et sexuelle de Jughead est récente et n’est présente que dans l’arc actuel (ce qui, comme écrit plus haut, est faux, ce n’est que la nomenclature officielle qui l’est). Il pointe du doigt que dans les comics, à plusieurs reprises, Jughead dit à Betty que « s’il était intéressé par les filles il voudrait être avec elle », ce qui est vrai, mais le « si » en première partie reste important. L’acteur conclut que vu l’âge de Jughead, et le fait que la « sexualité est fluide », il peut bien avoir son épiphanie plus tard et comprendre être asexuel, qu’il est trop jeune pour le moment, et enfin que les représentations asexuelle et aromantique doivent se faire de manière séparée et pas rattachée l’une à l’autre. Bien que cela est vrai, il faut rappeler que le personnage de Jughead EST AroAce, pas juste l’un ou l’autre, et prétendre que l’un doit être dissocié de l’autre est prétendre qu’une personne ne peut pas être les deux à la fois, un problème assez fréquent dans la représentation mainstream. Il affirme aussi que pour lui, cela a du sens, lui qui « sacrifie beaucoup de son temps dans le personnage » et que donc cela aura du sens pour les autres personnes, qui devraient laisser une chance à la série. En réaction à ces commentaires, l’hashtag #AroAceJugheadOrBust (Jughead AroAce ou la ruine) s’est formé dans les communautés principalement Arospec et Aspec, pour indiquer combien dissocier les deux orientations de Jughead est nocif, raconter des expériences et anecdotes vis-à-vis du vécu des personnes concernées, et expliquer pourquoi le straightwashing romantique du personnage ne se compense pas, et ne devient pas acceptable, juste parce que l’on conservera peut-être dans la seconde saison son asexualité.


Déjà là, la série combine des problèmes assez forts, et d’aucun·e·s pourraient croire que cela s’arrête là. Et pourtant…

Ms. Grundy

Ms. Grundy, dans les comics, est la prof principale d’Archie et ses ami·e·s, le stéréotype total de la mégère proche de la retraite, stricte, et abhorrant la romance (désolant mais pas surprenant pour les années 40). Dans la série, la femme présentée comme Géraldine Grundy est beaucoup plus jeune, et prof de musique. Il s’avère qu’elle est en fait Jennifer Gibson, une femme de 35 ans, qui annonce avoir fui son ancien compagnon et être venue à Riverdale pour commencer une nouvelle vie, en prenant l’identité d’une femme âgée décédée plus tôt.

Ms. Grundy dans le comics et dans la série

Ms. Grundy dans le comics et dans la série

Là où le bât blesse dans le personnage est qu’elle entame une relation romantique et sexuelle avec Archie, 15 ans. En plus de la différence d’âge, elle est son enseignante, le contrôle et manipule tout en le faisant culpabiliser et lui faisant croire qu’il est responsable de la relation, de ce qui arriverait à l’enseignante, et à lui, si la police venait à l’apprendre, et va même jusqu’à lui faire donner un faux témoignage à la police quant au décès de son camarade de classe, parce qu’iels étaient ensemble au moment du meurtre. Ce qui rend cette relation malsaine est que, bien qu’il s’agisse irréfutablement d’un viol statutaire, aggravé par le fait qu’elle ait autorité sur Archie, tout au long de la série, de la publicité pour elle, ainsi que des interviews des acteurices, elle est présentée comme une « romance interdite », ou même simplement une « romance sexy ».

Lorsque Betty et sa mère apprennent la vérité sur la relation et la véritable identité de « Ms Grundy », les réactions sont pitoyables. La mère de Betty veut aller à la police, mais dans le but de ruiner la réputation d’Archie, qui lui insiste encore et toujours qu’il est la cause de la relation et qu’il était celui qui la poursuivait, pendant que Betty, elle, décide de faire chanter sa mère pour qu’elle ne dise rien. Au final, Jennifer Gibson part de la ville comme le critère établi par le père d’Archie pour qu’il n’avertisse pas la police, alors qu’aucun adulte ou adolescent n’explique ou n’affirme le problème dans cette relation, continuant d’agir comme si c’était « scandaleux » et pas illégal, secret mais normal.

Ms grundy devant deux adolescents

Ms. Grundy, prédatrice devant un adolescent

Dans la dernière scène où on la voit, allant dans sa voiture, elle est montrée en train de dévorer du regard deux lycéens marchant dans la rue d’une manière telle qu’il est facile de comprendre que c’est une prédatrice, qui a fait d’Archie ce qu’elle voulait, et elle s’en va, sans sanction, sans remise en question de ce qu’elle a commis, et prête à revenir dans un futur épisode.

Bien qu’Archie soit une série de comics encore très stéréotypée et loin d’être parfaite en termes de représentation et de propos non-dangereux, au fil des années, cela s’aplanit, et est actuellement à un bon niveau. Malheureusement, l’adaptation en série télévisée ne suit pas les traces de l’œuvre originelle, allant même jusqu’à rajouter ou enlever des éléments qui crachent autant sur l’œuvre que sur le symbole que représentent des personnages, ainsi que les personnes concernées par des problématiques de viol statutaire ou des spectres aromantique et asexuel.