Peut-être que quand vous entendez science-fiction, vous pensez à des vaisseaux spatiaux, des monstres, des machines, des batailles intergalactiques… Mais la science-fiction ce n’est pas seulement ça. La force de ce genre littéraire est que tout peut être possible. C’est un outil de dénonciation, de mise en garde, un véritable filtre critique sur notre monde. J’ai toujours lu des livres de science-fiction :  j’ai dévoré les grands classiques (1984, Le meilleur des mondes), rêvé grâce à Frank Herbert (saga Dune) et ri aux répliques de Marvin (Le guide du voyageur galactique). Et puis un jour, j’ai lu de la science-fiction écrite par des femmes. Il y a très peu d’autrices en science-fiction, certains livres ne sont pas facilement trouvables, certains n’ont même jamais été réédités. Et pourtant, quels livres ! Pour de nombreuses autrices, la science-fiction offre la possibilité de critiquer la société patriarcale, de s’interroger sur les rôles des femmes et d’inventer, d’imaginer, d’explorer. En résumé : de créer de nouvelles visions, loin des schémas habituels de la société patriarcale hétéronormée.

Nous vivons dans une civilisation patriarcale où la norme est définie par rapport à la version masculine de l’espèce. Être femme aujourd’hui, c’est encore malgré tout pour beaucoup être hors norme, périphérique, marginalisée. En un mot, extraterrestre sur les bords
– Elisabeth Vonarbug, autrice de science-fiction.

Dans cette rubrique, on vous propose de découvrir une autrice de science-fiction et quelque-uns de ses romans.

L’autrice : Ursula K. Le Guin (1929 – )

Ursula Le Guin est une romancière américaine de grande renommée. Elle fait partie des auteurices considérées comme grand maître de la science-fiction. Son œuvre est prolifique avec plus de 30 romans, des recueils de poésie, de nombreuses nouvelles et des livres pour enfants. Elle devient célèbre en 1969 avec La main gauche de la nuit qui reçoit plusieurs prix littéraires (prix Hugo, prix Nebula). Les romans de science-fiction écrits par Le Guin se distinguent par l’importance qu’ils accordent à la sociologie et à l’anthropologie. Les thèmes récurrents présents dans son œuvre sont : l’anarchisme, le féminisme, l’environnementalisme et le taoïsme.

Le cycle de l’Ekumen

Les romans de science-fiction d’Ursula Le Guin s’inscrivent dans une saga appelée le Cycle de l’Ekumen. L’Ekumen est une organisation inter-planétaire de 83 planètes dont l’objectif principal est de développer les échanges (commerciaux, culturels…) entre les différents mondes qui la composent. Progressivement, l’Ekumen tente de rallier d’autres planètes afin d’agrandir pacifiquement sa sphère d’influence. Un·e ambassadeurice est envoyé·e sur les mondes isolés afin de convaincre les planètes de rejoindre volontairement l’organisation. Le Cycle de l’Ekumen traite de la rencontre entre deux mondes : que se passe-t-il lorsqu’un peuple venu de l’espace souhaite entrer en contact avec les résidents d’une autre planète ?

 

La main gauche de la nuit

La main gauche de la nuit couverture

La main gauche de la nuit couverture

Emportez vos vêtements les plus chauds : dans La main gauche de la nuit, l’ambassadeur de l’Ekumen, Genly Aï, est envoyé sur une planète glacée, Géthen, où la température dépasse rarement -10°C. Les habitants y sont asexués, il n’y a pas de femmes et il n’y a pas d’hommes sauf pendant 5 jours par mois où les individus entrent en phase de reproduction sexuée et leur corps prend les caractéristiques d’un sexe ou de l’autre aléatoirement. Un individu peut être mère plusieurs fois puis père. Deux nations cohabitent sur Géthen : la Karhaïde et l’Orgoreyn. La Karhaïde est une monarchie, un système féodal avec des Domaines, les habitants y sont assez libres tandis que l’Orgoreyn est un état organisé et puissant avec une police qui contrôle les communications.

Lorsqu’on rencontre un Géthénien, il est impossible et déplacé de faire ce qui paraît normal dans une société bisexuelle : lui attribuer le rôle d’un Homme ou d’une Femme, et conformer à cette idée que vous vous en faites le rôle que vous jouez à son égard,d’après ce que vous savez des interactions habituelles ou possibles de personnes du même sexe ou de sexe opposé. Il n’y a ici aucune place pour nos schémas courants de relations sociosexuelles. C’est donc un jeu qu’ils ne savent pas jouer. Ils ne voient en leurs semblables ni des hommes ni des femmes. Et c’est là quelque chose qui nous est presque impossible d’imaginer. Quelle est la première question que nous posons sur un nouveau-né ?

Notes et observations de Genly Aï, envoyé de l’Ekumen à propos des habitants de Géthen

Le nom du monde est forêt

Le nom du monde est forêt couverture

Le nom du monde est forêt couverture

Le nom du monde est forêt est un court roman se déroulant sur la planète Athshe au tout début de la mise en place de l’Ekumen. Athshe est une planète luxuriante, recouverte de denses forêts et d’eau où vivent des petits hominidés à la fourrure verte, les Athshéens. Athshe est une planète frontière de la Terre (elle est située à 27 années-lumières) et les Terriens y ont établis une colonie afin d’exploiter les forêts, le bois étant devenu un matériau rare sur Terre. Les Terriens considèrent Athshe (qu’iels ont renommé “Nouvelle Tahiti”) comme une planète-ressource où les forêts et les habitants peuvent être exploités. Pourtant, à mesure qu’Athshe se déboise, l’inconscient collectif des Athshéens se charge d’un potentiel réactif qui n’attend qu’une occasion pour éclater…

Cette planète, la Nouvelle Tahiti, était littéralement faite pour les hommes. Une fois nettoyée, bien ratissée, une fois les forêts sombres rasées pour laisser place à des grands champs de céréales, une fois balayée les ténèbres primitives, la sauvagerie et l’ignorance, ce serait un paradis, un véritable Eden. Un monde bien plus agréable que cette vieille Terre toute usée. Et ce serait son monde. Car Don Davidson était cela, tout au fond de lui-même : un dompteur de monde.

Pensées de Don Davidson, militaire Terrien, en charge d’une des villes-scieries installée par les colons sur Athshe

Le nom du monde est forêt a très probablement inspiré James Cameron pour son film Avatar (en enlevant les messages militants et les réflexions du livre).

Laissez-vous tenter par les romans d’Ursula Le Guin, ils vous feront rêver mais aussi réfléchir sur vous-même et le monde.

L’écrivain qui utilise les antiques archétypes des mythes et des légendes, ou ceux, plus récents, de la science et de la technologie, dit peut être quelque chose de tout aussi pertinent qu’un sociologue (et il le dit beaucoup plus directement) sur la vie humaine telle qu’elle est vécue, telle qu’elle pourrait être vécue, telle qu’elle devrait être vécue. Après tout, comme nous l’ont affirmé les plus grands scientifiques, et comme le savent tous les enfants, l’imagination permet mieux que tout de percevoir, de compatir et d’espérer
– Ursula Le Guin dans Le langage de la nuit, essais sur la science-fiction et la fantasy