Le monde de la musique est bien tristement souvent une affaire d’hommes cis, toujours prompts à rabaisser et douter des talents des femmes ou des minorités de genre qui souhaitent s’y exprimer. Cette interview de Black Sabine est la troisième et dernière d’une série sur des musiciennes indépendantes et résolument féministes que nous souhaitons faire découvrir, dans leur pratique musicale comme dans leur discours sur le milieu.

Bonjour, comment te présenterais-tu rapidement à nos lecteurices ?

J’ai 26 ans et je fais de la musique, principalement rock/garage sous le pseudonyme de Black Sabine parce que le jeu de mot me faisait marrer et que mon humour est nul.

Comment se sont passés tes débuts de musicienne, qu’est-ce qui t’a donné cette envie?

Black Sabine

Black Sabine

J’ai toujours fait de la musique, j’ai commencé le solfège à 4 ans, je pianotais de façon anarchique sur le piano familial pour m’accompagner sur mes exercices de solfège et j’ai toujours voulu faire du saxophone mais je me suis heurté là à mon premier obstacle sexiste. Dans le conservatoire de ma ville on ne laissait pas les filles commencer cet instrument avant l’âge de onze ans pour des motifs vaseux (pas assez de souffle) alors que les garçons commençaient à l’âge qu’ils voulaient. En attendant j’ai donc subi 4 ans de flûte à bec (2/10 je ne recommande pas) et dès mes onze ans j’ai commencé le saxophone. J’ai ensuite appris également la guitare, l’harmonica et la basse, avec quelques cours puis en autodidacte. Entre 16 et 19 ans j’ai joué dans différents groupes, sans trop de succès ; puis en 2009 j’ai monté mon premier vrai projet, The Staches avec qui j’ai joué, enregistré et tourné pendant quatre ans. Quant aux textes j’en ai toujours écrit, mais pendant longtemps je n’osais pas les chanter et dans ce projet là la chanteuse chantait mes textes, aujourd’hui je veux chanter moi-même ce que j’écris.

Comment as-tu décidé de développer ton activité musicale plus sérieusement ?

J’y ai jamais réellement réfléchi, j’ai toujours pratiqué la musique comme hobby, puis j’y ai consacré de plus en plus de temps, délaissant mes études ou des trucs plus « sérieux » que j’avais à faire (genre mes impôts ou chercher du travail…) et très vite avec mon ancien groupe on faisait deux à trois répètes de 2-3h par semaine. Comme le projet était cette fois le mien, je me suis plus investie, on a enregistré un EP, un album et on a tourné en Suisse et ailleurs. Ça s’est fait assez naturellement, jamais je ne me suis dit « Ok, j’abandonne tout et j’en fais mon métier », j’avais peur qu’en me mettant la pression je perde le plaisir que j’avais à faire de la musique. Au début c’est terrifiant de diffuser sa musique, on y a mis tellement d’énergie, de temps, de nous même. Mais tout à coup c’est devenu une nécessité, parce qu’à quoi bon faire de la musique si on estime qu’elle n’est pas assez bonne pour être partagée.

As-tu des modèles dans le milieu musical, des personnes que tu trouves inspirantes ?

Patti Smith est une de mes icônes punk, elle a une sensibilité et une force dans ses textes qui me retournent les tripes. C’est aussi quelqu’un qui a beaucoup galéré, mais qui a toujours tout donné pour vivre sa passion. Et j’aime qu’elle ne soit pas quelqu’un de normé dans l’industrie musicale. Elle n’a pas une voix exceptionnelle au sens classique du terme, ce n’est pas une beauté classique non plus. J’admire sa détermination, sa force et son individualité. Elle n’a pas fait de concessions dans sa carrière alors que c’est une industrie qui est très dure pour les femmes.
Kate Bush, PJ Harvey, et Karen O m’inspirent aussi beaucoup, pour ces mêmes raisons. Ce sont des femmes qui ont réussi à rester elles-mêmes et hors du moule tout en réussissant hors du circuit underground ou « indie ». Ce qui était franchement un exploit dans une époque pré-internet, où les musiciens dépendaient énormément du circuit classique et des maisons de disques.

Quelle place occupe le féminisme dans ta démarche de musicienne ?

Pour moi, être une femme dans la musique est déjà un acte féministe. C’est un milieu qui nous a tellement été fermé, pendant si longtemps, et qui reste difficile pour nous. Au niveau de mon travail, je n’ai pas de textes engagés à proprement parler, mais j’estime que mon féminisme transparaît dans tout ce que je fais et tout ce que j’écris, d’une façon où d’une autre. De façon plus pragmatique, j’essaie d’être active dans le milieu pour promouvoir les artistes femmes et/ou non-cis, que ce soit quand j’organise des concerts ou via mes émissions de radio et je tente de sensibiliser au maximum les gens aux obstacles sexistes qu’on rencontre dans notre parcours et carrière en tant que musiciennes.

As-tu la sensation d’être traitée particulièrement dans le milieu musical, à propos de ta pratique, par rapport à ton genre ?

En tant que musicienne, j’ai le sentiment qu’on doit toujours donner plus, pour prouver notre légitimité. Il faut être exceptionnelle pour être considérée douée. On se censure aussi parfois par peur d’être cataloguée musicalement. A chaque fois que j’écris une chanson qui parle d’amour, j’hésite, parce qu’en tant que femme tu es vite classée comme pop, midinette ou « musique de nana ». J’essaie de dépasser ces limites que j’ai tendance à m’imposer moi même. Dans mon ancien groupe, on était trois nanas et trois mecs. On faisait du garage rock. Un jour sur une affiche de concert on nous avait collé l’étiquette « girly power pop ». On était vertes. Lors des tournées aussi, ou des enregistrements studio, il y a énormément de mansplaining et c’est vraiment usant sur la durée. Du harcèlement sexuel également, de la part de promoteurs ou d’ingés son. En tant que saxophoniste on m’a fait pas mal de remarques salaces et j’ai eu droit à mon lot de « c’est pas courant comme instrument pour une fille » ou « tu joues bien pour une fille » etc. Sans oublier les clichés du genre « Ah, t’es dans un groupe, t’es la chanteuse? » ou les commentaires sur le fait que tes tenues de scène devraient être plus sexy.

As-tu des conseils à donner pour supporter ce milieu et ses oppressions ?

Chacune gère comme elle le peut/veut. Mais il faut croire en ce qu’on fait. On est légitimes, on a notre place dans le circuit musical, que ça plaise aux machos ou non. Il ne faut pas hésiter à reprendre les gens quand on en a le courage, parce que ça fait évoluer les choses. Et sinon il faut de la patience, beaucoup de patience. Se soutenir entre musiciennes est important également, se promouvoir les unes et les autres, communiquer sur les salles ou promoteurs qui ont des comportements sexistes entre nous, pour qu’on soit prévenues. La solidarité est la clé face au sexisme.

Peux-tu nous parler de l’EP que tu as sorti avec le nom Black Sabine?

Ça parle d’amour, de sexe et de Satan. En gros. C’est un projet qui traînait dans un coin de mon esprit depuis un moment, j’y évacue beaucoup de colère, de rancune accumulée. C’est un EP qui parle de tristesse, de trahison, de relation abusive, de colère, de déni et finalement d’acceptation et de libération. J’y aborde aussi des clichés et stéréotypes qu’on attribue aux femmes dans les relations : qu’on est forcément celle qui s’attache, qu’on est fragiles, notre objectification également.

Où peut-on te suivre ?

Toute ma musique est sur mon soundcloud et j’ai aussi une émission musicale tous les dimanche sur la webradio genevoise The B Side.

Sinon je fais des blagues féministes sur twitter @luciflemme

Un mot de la fin ?

Je veux démanteler le patriarcat note par note et scène par scène.

Et je voudrais finir sur un extrait de Just Kids de Patti Smith (ndlr : son livre autobiographique):

« Le travail de Warhol reflétait une culture que je voulais éviter. Je détestais la soupe, et la boite ne m’emballait guère. Ma préférence allait à l’artiste qui transforme son temps plutôt qu’à celui qui se contente de le refléter. »