Les idées politiques exprimées n’engagent que l’auteur de l’article et ne sauraient représenter la rédaction de Simonæ

Il est maintenant temps de s’attaquer à la notion de travail. Nous avons déjà vu que la technique est l’ensemble des mesures et procédés par lesquels un·e humain·e modifie la nature. Et cette modification de la nature, c’est justement le travail, d’où la liaison nécessaire entre ces deux notions.

Travail dégradé

Le travail a longtemps été une activité dégradée. Dans l’Antiquité, le travail était une activité indigne, laissée aux esclaves, et qu’une personne respectable ne devait pas pratiquer. Les Hommes libres se consacraient plutôt aux loisirs nobles (otiums, en latin) comme l’art, la philosophie ou encore le sport. Ces pratiques rentraient dans le cadre de la praxis, qui désigne une action ayant sa fin en elle-même, par opposition à la poiésis, ayant sa fin hors d’elle-même. La philosophie par exemple, lorsqu’elle n’est pas salariée, est sa fin propre. Le philosophe ne cherche rien d’autre que la philosophie, alors que le fruit du travail des esclaves est toujours fait en vue d’autre chose, comme la vente par exemple.

Le travail est, dans tous les cas, une action mettant en rapport l’humain et la nature, puisque le travail est modification de celle-ci par un·e individu·e. Mais il peut aussi être une action impliquant un·e humain·e et un·e autre, par exemple dans un échange marchand. Dans ce cas, on se trouve du côté de la poiésis, puisque fabriquer un objet pour le vendre et donc en retirer un profit est une action dont la fin est extérieure. Le travail peut, enfin, être une action ne mettant en relation un·e individu·e qu’avec lui-même, par exemple dans le travail sur soi que l’on fait uniquement pour soi. On est alors dans la catégorie de la praxis.

Au temps du servage, les Seigneurs chargeaient leurs vassaux de travailler. Il était mal vu de travailler, d’avoir des mains abîmées par le travail de la terre, ou encore d’avoir une peau bronzée, signe d’une exposition au soleil due au travail. Si le travail a si longtemps eu si mauvaise presse, c’est sans doute parce qu’il est intrinsèquement lié à la souffrance.

La souffrance du travail

Beaucoup le savent déjà, le « travail » tire son nom du mot grec « tripalium« , qui était un des pires instruments de torture. En effet, le travail c’est d’abord la souffrance. Modifier la nature, c’est nécessairement faire un effort, utiliser ses forces, qu’elles soient physiques ou intellectuelles, afin de transformer une chose en une autre.

Comme nous le rappelle la Genèse, le travail est comme une malédiction divine, puisque « Tu travailleras à la sueur de ton front ». Cependant, cette peine n’est pas la seule que subira l’espèce humaine, puisqu’il est dit aux femmes cisgenres « tu enfanteras dans la douleur ». Il ne s’agit ici que d’une supposition, mais sans doute cette punition est-elle donnée aux femmes cisgenres car leur travail est réduit à leurs accouchements.

Ce travail est le chemin de la rédemption, car en assumant la difficulté de leurs travaux, les humains pourront expier leurs fautes et s’assurer les conditions de leur salut. Et cette libération que promet le christianisme, peut-être n’est-elle pas entièrement illusoire.

Travail libérateur

Bien sûr, je ne vais pas affirmer que travailler vous permettra d’accéder au paradis, mais je veux ici attirer votre attention sur la dimension libératrice du travail. Tout d’abord, et c’est la libération la plus évidente, le travail nous permet de lutter contre la nature. Comme nous l’avons vu la semaine dernière avec le mythe de Prométhée, l’être humain est né nu, démuni face à une nature hostile dont il doit se protéger. Par le travail, par exemple la création de vêtements ou d’outils, il peut apprendre à se protéger des risques qu’il pourrait rencontrer.

Pour aller plus loin, Descartes affirme qu’il nous faut nous rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature », c’est-à-dire comme Dieu, afin d’avoir suffisamment de techniques pour ne plus craindre la nature, et même la contrôler à l’envie. Mais cette libération face à la nature est loin d’être la seule que permet le travail.

Pour Hegel, l’être humain ne pourrait se connaître sans le travail, et ce dernier est donc une manière de nous libérer de notre ignorance sur nous-mêmes. En effet, pour le philosophe, l’Homme modifie le monde et le façonne à son image afin de mieux pouvoir s’observer, à l’instar d’un enfant jetant une pierre dans un ruisseau pour observer son effet sur la nature.

Pour Kant, c’est grâce au travail que l’Homme parvient à l’estime de soi, qui permet d’approcher du bonheur (en effet, selon Kant, l’Homme n’est pas fait pour être heureux, car il n’a aucune idée de ce qu’est le bonheur, mais grâce à certaines choses comme l’estime de soi, il peut s’en approcher). On peut bien sûr remettre en question l’idée selon laquelle le travail serait le seul moyen de parvenir à cette estime de soi. Descartes affirmait par exemple que le meilleur moyen pour l’atteindre est la générosité.

Finalement, une ambiguïté subsiste à propos du travail. Apportant certaines libérations, il est cependant intrinsèquement lié à la souffrance. L’Histoire a déjà vu une vision extrême du travail, lorsqu’il était considéré comme honteux et dégradant, mais elle en voit actuellement une nouvelle, puisque le travail est présenté comme entièrement positif, et même érigé comme une véritable valeur de nos sociétés.

Après ces deux articles, un troisième viendra clôturer ce tryptique philosophique, mercredi prochain (le 4 janvier). Prenez bien soin de vous d’ici là.