Depuis plusieurs mois, les comptes participatifs fleurissent sur Twitter. Ces comptes thématiques invitent une personne différente chaque semaine ou chaque jour à témoigner pour livrer son quotidien et ses réflexions sur un sujet précis.

La tendance a a priori été lancée sur la twittosphère française par le compte @LifeOfAFOC. S’il vous fallait une preuve supplémentaire que les afrofems étaient le vrai moteur dans les sphères militantes d’aujourd’hui : la voici !

Mais si on vous en parle aujourd’hui ce n’est pas parce qu’il s’agit d’une simple mode comme on en voit tant d’autres sur les réseaux sociaux. Non, ces comptes répondent à un vrai besoin et apportent des solutions à certaines problématiques militantes.

Aujourd’hui encore, de nombreuses oppressions sont niées, et les personnes concernées sont réduites au silence. Leur parole est ignorée et, “au mieux”, elle est confisquée par des non-concerné·e·s dans les médias traditionnels.

Créer des espaces de paroles par et pour les concerné·e·s est donc crucial et émancipateur. C’est l’occasion de récupérer sa voix, de se raconter au lieu d’être raconté·e, de se faire entendre et de libérer la parole des autres concerné·e·s en suscitant des conversations.

Ces comptes permettent aussi de se rendre compte que même quand on a une oppression en commun avec quelqu’un·e, on ne vivra pas tout de la même manière et qu’on est jamais un groupe monolithique, qui vit et pense pareil, n’en déplaise aux essentialistes.

C’est aussi dire qu’il n’y a souvent pas mieux placé que les concerné·e·s pour parler d’un sujet qui les touche, et qu’on n’a pas besoin d’être un·e universitaire pour s’exprimer. Nous sommes tou·te·s légitimes : chaque voix, chaque histoire compte. La vôtre aussi.

Grâce au format de Twitter, c’est d’ailleurs l’occasion de donner plus facilement la parole à des gen·te·s qui n’osent pas forcément s’exprimer sur un blog (car iels ont peur de ne pas être assez légitimes ou de ne pas produire un contenu assez complet et léché) alors qu’iels ont plein de choses à nous apprendre.

Enfin, ces comptes sont très utiles pour se sensibiliser à certaines problématiques auxquelles nous ne sommes pas personnellement confronté·e·s car ils permettent de se rendre compte plus concrètement de l’impact des mécanismes d’oppressions et de dominations sur la vie quotidienne des gen·te·s.

Comptes participatifs sur Twitter

Notre sélection de comptes

Maintenant que, comme nous on en est certain·e·s, vous êtes convaincu·e·s que ce principe de compte participatif est cool, vous trouverez ci-dessous une petite sélection. Elle risque fort de ne pas être exhaustive car de nouveaux s’en créent toutes les semaines ; d’ailleurs n’hésitez pas à partager vos découvertes en commentaires !

AntiValidisme

Twitter : @AntiValidisme
Créateurice : inconnu·e

Compte participatif autour des maladies et des handicaps physiques dans une démarche antivalidiste.

Fat People Inside

Twitter : @FatPeopleInside
Créatrice : @AFNoli

La vie quotidienne d’une personne grosse

Feminist Inside

Twitter : @LifeOfAFoC
Créatrice : @patpanthere

Vie quotidienne d’une féministe racisée

Femmes Noires et Travail

Twitter : @BWxFormation
Créatrices : @mrsxroots et @napilicaio

Femmes noires et rapport au travail et aux études

LGBTI+ in the middle

Twitter : @MOGAI_Everyday
Créateur : @Kuzcotopia_

Everyday life and thoughts of a MOGAI (Marginalised Orientations, Gender Alignements and Intersexs), Queer, LGBT
*Vie quotidienne et pensées d’une personne MOGAI, Queer, LGBT

Maman Noire

Twitter : @afros_mums
Créatrice : @Clumsy_Mummy

La parole est aux mamans racisées.

Mère Féministe

Twitter : @MereFeministe
Créatrice : @FilledAlbum

Maternité et féminisme, vaste sujet mais surtout vrai sujet.

Parlons Sexe

Twitter : @SexeParlons
Créatrice : @PoupeeAfro

Du cul et des meufs. Chaque semaine une nouvelle intervenante partage sa vision de la sexualité.

Quotidien Maladif

Twitter : @quotdienmaladif
Créateurice : @Avanarchiste

Un compte dédié à la visibilité des malades mentaux·ales et à la discussion de la psychophobie

Radio Autiste

Twitter : @RadioAutiste
Créateurices : inconnu·e·s

RadioAutiste, la radio qui vous stim ! #CareNotCure #RadioAutiste Nous sommes des humain·e·s, pas des puzzles.
[Compte événementiel : actions lors de semaines spéciales dédiés à la sensibilisation sur l’autisme]

Radio Féministe

Twitter : @RadioFeministe_
Créatrices : @ComicSansInes et @CherCherjournal

Le média qui pirate ta TL
[Compte événementiel : actions lors de journées spéciales comme le 8 mars, le 17 mai …]

Radio TCA

Twitter : @TCAradio
Créateurices : inconnu·e·s

Le 2 juin, c’est la journée mondiale des troubles du comportement alimentaire. Pourquoi ne pas en parler ? #radiotca
[Compte événementiel : actions lors de journées spéciales]

Et si d’aventure vous souhaitez interagir avec les intervenant·e·s de ces comptes, n’oubliez pas votre bienveillance ! Encore une fois, ce sont des personnes comme vous et moi, elles ne sont pas forcément toutes sensibilisées à toutes les formes d’oppressions. Ce ne sont pas des universitaires, elles ne publient pas un livre tout fignolé. Bien souvent ces personnes livrent des parts intimes de leur vie et des débuts de réflexions qui ne sont pas parfaites. Et ce n’est pas grave. Ce serait donc complètement contre-productif de “leur tomber dessus” au moindre faux-pas, car cela en freinerait plus d’un·e à vouloir participer sur un tel compte.

Retour d’expérience : intervenir sur un compte participatif

Ca y’est vous êtes convaincu·e·s comme nous que ces comptes sont formidables et vous êtes peut-être même tenté·e·s de témoigner sur l’un d’eux, mais vous n’osez pas ?
Aleeshay vous raconte sa semaine en tant qu’intervenante sur FatPeopleInside et vous livre quelques petits conseils si vous souhaitez vous lancer :

J’ai moi-même participé en tant qu’intervenante sur le compte FatPeopleInside, tenu par @AFNoli .

J’étais tout bonnement terrorisée pendant les semaines qui ont précédées mon passage parce que les responsabilités et moi on est pas tellement potes/10 vous voyez.

Les personnes passé·e·s avant moi m’avaient impressionnée, à tel point que moi, pire bordélique au monde, j’ai fait une liste pour ne pas oublier d’évoquer un sujet (ça a évidemment loupé mais j’ai fait ce que j’ai pu).

Et une fois lancée, après un super récapitulatif des règles & usages sur le compte par Noli, ça a coulé de source. J’ai pu parler de tout, de rien, sans être jugée puisque les gens qui suivent le compte savent ce qui les attends. Évidemment j’ai eu des “oui mais”, “on est pas tou·te·s comme ça” et autre tears, mais compensées par tellement de compréhension et de bienveillance que j’ai été triste de rendre les clés du compte.

En gros, ça fait peur avant et ça rend content pendant. Et un peu triste après.

Surtout n’hésitez pas à faire un programme si ça peut vous aider à contrer l’angoisse. Ça peut vous soulager et personne ne vous en voudra si vous ne le respectez pas.

Aleeshay

Retour d’expérience : Créer un compte participatif

Vous vous sentez pousser des ailes avec cet article et vous avez envie de lancer votre propre compte participatif ? Ça tombe bien, on a interviewé les créatrices de FatPeopleInside et de ParlonsSexe qui vous livrent leurs petits secrets de fabrication.

Pourquoi avez-vous voulu créer ce compte ? Qu’est ce qui vous a donné l’idée ?

Noli pour FatPeopleInside :
Ce qui m’a donné l’idée de créer ce compte c’est le compte
@LifeOfAFoC
J’adorais lire et me reconnaître dans ce que les féministes racisées partageaient sur ce compte ; mais il me manquait quelque chose. J’avais aussi besoin de lire des témoignages de femmes grosses, voire de femmes racisées grosses. J’avais besoin qu’il y ait une plateforme qui nous soit dédiée seulement à nous et qu’enfin on puisse occuper l’espace sans honte.

Poupée Afro pour Parlons Sexe :
J’ai crée ce compte un peu sur un coup de tête en fait. Un énième tweet provenant d’un homme, bourré d’injonctions comme on en voit passer tous les jours sur ce réseau… Et comme toujours ils sont persuadés de savoir mieux que nous comment nous prenons du plaisir. Le tweet en question disait que les femmes ne pouvaient pas prendre de plaisir en sodomie car nous n’avons pas de prostate… J’en avais également vraiment ras le bol que les femmes qui parlent ouvertement de sexe soient cataloguées de « pute » et autres mots fleuris.

Je voulais aussi donner la parole aux femmes, qu’elles soient dans une dynamique hétéro, bi·e, lesbienne, très active ou non, et montrer que nous, femmes, pouvons en parler librement, sans tabou, sans jugement.
J’ai donc voulu créer cet espace de discussion afin de permettre à chaque femme qui le désire de partager sa vision de la sexualité.

Comment faîtes-vous pour sélectionner les intervenant·e·s ?
Est-ce que vous avez une méthode ou des critères précis ?

Noli :
Je n’ai aucun critère précis sinon qu’il faut être soi-même gros·se pour intervenir sur le compte. J’attribue aux personnes qui se proposent une semaine et ça fonctionne de cette façon. C’est un espace mixte. Hommes et femmes sont invité·e·s à y participer, même si pour le moment, aucun homme n’est encore intervenu.

Poupée Afro :
Je n’ai pas de procédure particulière. Le compte est ouvert à toutes les femmes, cis ou trans, tant qu’elles sont majeures. Je demande juste quels seront les thèmes qu’elles souhaitent aborder afin que les semaines ne se ressemblent pas et que les discussions soient diversifiées. Je vois avec elles si elles souhaitent participer de manière anonyme ou non, elles ont le choix. Et depuis peu je transmets une charte pour expliquer les règles du compte car il y a eu quelques difficultés, les followers attendent beaucoup (trop) de ce genre de compte. L’intervenante devrait selon elleux être parfaite, militante, maîtriser un vocabulaire particulier, être totalement déconstruite. Et ce n’est juste pas possible, pour la simple et bonne raison que personne n’est comme ça.

Qu’est-ce qui est le plus difficile dans la gestion d’un compte participatif ?

Noli :
Je dirais la « gestion des crises ». Il arrive qu’il y ait des incidents. Des guests qui ont des propos problématiques par exemple. Et dans ces cas là il faut être disponible, expliquer à la/au guest ce qui ne va pas dans ce qu’iel a dit et corriger le tir avec les followers, qui parfois ne comprennent pas forcément qu’un·e guest n’est pas forcément quelqu’un·e de parfaitement déconstruit·e et/ou irréprochable. Le « travail » d’admin est bénévole. On n’a pas le temps de monter tout un dossier d’enquête pour être sûr·e·s que les guests sont safes. C’est compliqué quand iels ne le sont pas, car plusieurs personnes d’emblée invalident l’ensemble du compte, remettent en cause son utilité et reprochent à l’admin de mal choisir les guests. Alors que les admins n’ont aucun moyen d’être sûr·e·s de à qui iels ont affaire et de savoir si aucun des propos que tiendra læ guest ne seront problématiques.

Poupée Afro :
Le plus difficile selon moi c’est de pouvoir faire confiance, être sûre que l’intervenante est bien qui elle prétend être, car non je ne mène pas d’enquête sur les comptes persos des guests (je n’ai pas le temps pour ça). Et ensuite la difficulté se pose au niveau du discours. Car même si je sais que nous ne sommes pas toutes au même niveau de déconstruction, il y a pas mal d’injonctions que je refuse de laisser passer.

Au contraire, qu’est-ce qui vous rend le plus fières et qui vous donne envie de continuer à tenir ce compte ?

Noli :
C’est clairement les messages que je reçois. Vraiment des fois je pleure devant tellement ça me fait du bien. Je reçois beaucoup de messages de jeunes filles ou de femmes qui me remercient d’avoir créé le compte et qui m’expliquent que depuis qu’elles lisent les témoignages, elles s’affirment plus, n’ont plus honte de porter certains vêtements, d’occuper l’espace… Que le compte leur permet enfin de libérer leur parole, de ne plus parler de grosseur comme d’une honte, de partager des expériences communes.
Et ça me rend heureuse. D’autant plus que la création de ce compte partait de mon propre besoin d’être représentée, je suis contente que d’autres personnes puissent aussi se sentir représentées et s’identifier.


Poupée Afro :
Ce qui me rend le plus fière, c’est la relation de confiance que j’ai créée avec certaines.
Et surtout de savoir que ce compte aide de nombreuses jeunes femmes dans leurs interrogations face à leur sexualité. Certaines ont pu mettre des mots sur des maux, d’autres ont pu se découvrir, apprendre plus sur elles mêmes mais aussi sur la façon dont elles souhaitent mener leur sexualité.
Voir des inconnues venir en dm me confier leurs inquiétudes, leurs doutes et repartir apaisées après un échange, voilà ma plus grande fierté.

Combien de temps cela vous prend par semaine pour gérer ce compte ?

Noli :
En temps normal, pas beaucoup de temps. Tous les dimanches soirs après chaque intervention je dois changer le mot de passe et confier le compte à la/au nouvel·le intervenant·e.
Ce qui prend à peu près 10-15min, le temps aussi que læ nouvel·le intervenant·e prenne connaissance de la charte du compte.
En revanche lorsqu’il y a justement un problème avec læ guest, je peux bien passer une après-midi entière à gérer le problème.


Poupée Afro :
Je n’ai pas vraiment calculé. Mais cela me prend pas mal de temps ; traiter les demandes, discuter un peu avec les futures guests, caler mon planning, gérer les mots de passe. Je suis très souvent sur mon téléphone.

Si vous deviez donner un conseil à quelqu’un·e qui veut lancer un compte participatif, quel serait-il ?

Noli :
Je dirais à la personne de foncer, tant qu’il s’agit bien entendu d’un compte qui traite d’une véritable oppression. Parce que bon, il y a des gens qui croient que la minçophobie par exemple existe et est systémique, donc eux clairement, non ne foncez pas lol.
Mais pour des véritables oppressions vraiment faites-le. Si vous ressentez le besoin de créer un espace où vous serez représenté·e, certainement que d’autres aussi ressentent le même besoin. Ça ne pourra faire que du bien à vous et à toutes les personnes qui subissent les mêmes oppressions que vous.

Poupée Afro :
Déjà, du courage et beaucoup de sang froid et de recul. Gérer ce genre de compte n’est pas évident du tout. Comme je le disais plus haut, les gens ont de trop grandes attentes par rapport au compte et j’ai souvent été montrée du doigt pour cause de dérapage ou de mot qui n’aurait pas plu venant d’une guest. Il y a aussi les trolls qu’il faut pouvoir repérer assez rapidement et bloquer.
Ensuite il faut pouvoir se rendre disponible, être à l’écoute mais aussi savoir recadrer quand cela ne va pas. Ou trouver une guest en urgence car celle de la semaine part en cours de route.
Mais au final je ne regrette pas tout du tout d’avoir créer ce compte. J’aurais voulu avoir ce type de plateforme plus jeune pour pouvoir discuter sexualité dans une société qui nie celle de la jeunesse.