Il y a quelques semaines, j’ai eu la chance de passer un dimanche après-midi avec les filles de The Nerdies Factory.

#1 Qu’est-ce que c’est The Nerdies Factory ?

Autour d’un café et de petits gâteaux au Pavillon des Canaux, j’ai pu partager avec Clémence, Marion, Ana, Oumy et Naya autour de ce nouveau collectif de YouTubeuses qui parlent de pop-culture, jeux vidéos, mangas, films et séries. Tour d’horizon d’une bande pas comme les autres :

  • Yum, 26 ans, est infirmière en réanimation. Sa spécialité : les jeux vidéos. Yum a d’abord été adepte des courtes vidéos sur Snapchat avant de tenter sa première expérience sur Youtube avec The Nerdies Factory.
  • Marion a 22 ans. Cette étudiante en médiation culturelle a de multiples vies : elle est actrice et a été un petit rat de l’Opéra. Sa spécialité : la pop culture.
  • Clémence, la benjamine, a 21 ans est en Ecole de Commerce pour être Assistante de Communication. Elle a une chaîne perso sur YouTube : Keyholes & Snapshots. Elle a commencé à se mettre en scène pendant un voyage d’études alors qu’elle cherchait un moyen original pour raconter sa vie à l’étranger à son père vivant en Martinique.
  • Ana a 26 ans. Elle a une formation de scénariste et écrivain. Sa spécialité : les jeux vidéos et les films d’animations. Elle a aussi une chaîne privée, A & A.
  • Naya, la “daronne”, a 27 ans. Elle a travaillé dans plusieurs médias (NOFI, Madmoizelle) et est actuellement journaliste à BET. Elle a aussi une chaîne YouTube appelée Naya La Ringarde. Elle parle de cinéma, de séries et d’adaptation de comics notamment.

C’est sur l’impulsion de Naya que The Nerdies Factory a vu le jour. Elle m’explique en souriant qu’elle voulait “réunir des filles cools pour parler  de pop culture sur YouTube”. Inspirée des Tumblr et du site américain Black Girls Nerds, Naya poursuit en me disant “je traîne beaucoup dans le milieu Youtube français, et j’étais tout le temps la seule fille noire. Il y a des groupes composés uniquement de Blancs sur Youtube, et les gens ne se posent pas la question. C’est constamment à nous de faire l’effort, quand on veut se rendre visible, d’intégrer des Blancs mais l’inverse est beaucoup plus rare. Rendre visible les femmes Noires dans la pop culture, c’est important pour moi”.

 

#2 Pas assez de Noires sur Youtube ?

La représentation ou plutôt la non-représentation de filles Noires sur YouTube et plus généralement sur les écrans traditionnels est en effet une problématique que les filles de The Nerdies Factory abordent très vite. Clémence note qu’il y a beaucoup plus de femmes Noires sur les blogs écrits que sur YouTube. “Quand t’es peu visible, dans les séries, le cinéma, etc, c’est très dur d’avoir la démarche de te rendre visible” analyse Naya. Cette invisibilisation des personnes racisé·e·s et en particulier des femmes a été plusieurs fois constatée et déplorée dans les médias par les premier·es concerné·e·s et l’étude du CSA ne fait que confirmer les critiques sur l’omniprésence blanche dans les médias. En abordant son adolescence, Oumy explique qu’elle avait peu de modèles accessibles dans les comics, même si cela tend à changer.

Cette absence (ou plutôt cette surreprésentation des hommes Blancs sur YouTube sur les questions “geeks”) s’explique aussi par la peur de la réception de visages de filles Noires. Naya témoigne : “Quand j’ai commencé mes chaînes sur Youtube, on m’a beaucoup demandé : alors c’est comment les insultes ?” Elle enchaîne : “Il y a eu clairement un avant-après ma vidéo sur le racisme anti-blanc. Avant, j’avais plus souvent des commentaires positifs, et ensuite pas mal de fachos sont venus me parler”. Clémence explique ensuite que sur ses vidéos, elle essaie d’être irréprochable, parce qu’elle sait être “attendue au tournant”.

La question de la réaction face à un panel féminin et noir dans un espace comme Youtube est d’autant plus légitime que pas mal de Youtubeuses ont dû affronter de nombreux commentaires sexistes. Il existe en effet une banalisation du sexisme et du racisme notamment en ligne, et particulièrement sur Youtube où le slogan “Don’t read the comments” (« ne lisez pas les commentaires ») témoigne du caractère récurrent et presque attendu de ce type de réactions. Des mésaventures qui pourraient décourager certaines filles de passer le pas et de se lancer. Marion comprend ces réticences : “J’osais pas me lancer sur YouTube”. Oumy ajoute “j’avais du mal seule, j’ai besoin d’un groupe”.

#3 L’importance du collectif

The Nerdies Factory, c’est aussi un mélange d’horizons et de milieux sociaux différents souligne Yum. Et effectivement, pas mal de différences dans les parcours, entre l’étudiante partie deux ans à Vancouver, l’infirmière en réa et l’ancienne pirate qui a grandie dans le VIIème. “Il y a tellement de façons d’être Noire !” rappelle Marion. Cette union leur permet aussi de se sentir plus fortes, mieux comprises face à certaines réactions et développe leur complicité. Marion avoue l’importance d’avoir ce groupe d’amies, alors qu’elle baigne dans un milieu où les Noir·es sont peu présent·es. Elle explique son sentiment d’isolement face à certaines questions, et explique s’être peu à peu conscientisée (elle utilise le terme “déconstruite”) via les réseaux sociaux.

Yum quant à elle, explique s’être intéressée aux questions d’afro-féminisme sur les conseils de son amie Nassria (elle cite le collectif Mwasi notamment) et exprime son plaisir d’être dans l’aventure TNF “On est unies [Dans The Nerdies Factory], on se supporte. C’est vraiment quelque chose qui me manquait, partager ça avec des femmes Noires”.

Faire face aux risques de commentaires démotivants ou racistes, accepter plus facilement les critiques constructives, pallier le manque de soutien d’une communauté d’afro-descendants qui centre plus facilement son regard sur le travail des hommes Noirs, se soutenir mutuellement…. Le fait d’être organisé en collectif aide. Ana insiste sur leur volonté de soutenir les filles Noires qui voudraient se lancer sur YouTube sur les questions de pop culture et de culture “Nerd”. Je dis toujours aux filles noires qui veulent commencer mais qui sont intimidées “Regarde ma première vidéo… J’ai commencé sur Movie Maker !

C’est pas grave, si tes premières vidéos sont merdiques, c’est pas grave de ne pas savoir, ça s’apprend tout seul”, renchérit Naya. D’ailleurs, à part Ana qui a une formation en audiovisuel, toutes les filles sont autodidactes. Clémence révèle qu’elle a passé des heures sur des tutos sur YouTube pour maîtriser son cadrage, et Yum rit en pensant à sa première vidéo, où on lui avait conseillé d’être plus énergique. “Le plus important c’est le montage, c’est là que tout se joue” insistent-elles en s’échangeant quelques astuces.

Les jeunes femmes ajoutent qu’elles ont reçu pas mal de soutiens et des commentaires majoritairement positifs , notamment de la part de femmes Noires mais aussi Blanches, et sont très enthousiastes à l’idée de continuer l’aventure. “Plus on est des gens à lancer des initiatives et mieux c’est, on aura plus ce problème de YouTube est Blanc, les magazines sont Blancs, Sephora est Blanc etc… Lancez vous dans tout. La chaîne n’est pas que pour les femmes Noires, on veut aussi montrer qu’on peut lancer une chaîne et avoir n’importe quel public ! Nous on a le droit d’être devant la caméra, de maîtriser n’importe quel sujet” s’exclame Marion. “On est là pour les femmes du monde entier” sourit Yum.