Youuu-tuuube, ton univers impitoyaa-aableu…

Quoi…? Je range mon pantalon pattes d’eph ? Bon.

Celleux qui me suivent sur les réseaux sociaux sont au courant que je tiens depuis un paquet de temps une chaîne YouTube. Quasiment trois ans ! Promis, je ferai un beau gâteau que je mangerai en pensant à vous. Je me rappelle avec nostalgie de mes premières vidéos. Les gens sympas, les commentaires encourageants, les conseils constructifs… c’était le bon temps. Et ça a duré à peu près six mois.

Un tas de personnes m’avaient mis en garde sur les dangers de YouTube : j’allais avoir des fans glauques, d’autres vidéastes allaient me tirer dans les pattes, on me suivrait dans la rue… Mais j’étais jeune, naïve, et un peu trop optimiste. J’ai donc ri au nez de ces patates persuadées que me filmer dans mon salon allait ramener Satan, le darknet et la fanbase de Damien Jean dans mes mentions. Ce qui était une belle connerie.

Je ne vais pas m’attarder ici sur les commentaires YouTube ou sur les abonné-e-s de manière générale, qui méritent un caisson d’articles. En revanche, je pense qu’il est intéressant de se pencher sur l’image que les vidéastes, dont je fais partie, peuvent renvoyer.

Vous avez peut-être déjà entendu l’expression « YouTube family« , suggérant que nous sommes tous des potes, que nous vivons dans un monde merveilleux et que nous mangeons des arcs-en-ciel.
Mais pas moi. Je suis allergique.

En fin de compte, cette expression se révèle étonnamment juste : comme dans chaque famille, il y a des tensions, des malaises, des conflits éthiques qu’on glisse sous la table lors des grands rassemblements avant de les ressortir quand on est en comité plus restreint.

De manière générale, les vidéastes que je fréquente, ou du moins que je connais, sont plutôt jeunes, entre 18 et 35 ans environ. Nous avons vu les mêmes films, lu les mêmes livres, écouté « Meteora » en trouvant ça révolutionnaire (pas tant que ça, en fait. Mais c’est sympa)… lorsque j’ai débarqué dans le monde des vidéos YouTube, j’ai eu le sentiment de me trouver dans une bulle, avec des personnes qui me comprenaient, et avec qui je partageais des tas de choses.

C’est véritablement quand j’ai commencé à parler de féminisme, et à me lancer dans des débats sur les réseaux sociaux sur le sexisme que ça a tourné au vinaigre. Mais pour que ce soit plus concret, je vais vous raconter une anecdote.

Au mois de juillet, j’ai eu le malheur de critiquer la miniature d’une vidéo de Squeezie, que je trouvais sexiste. Plot twist : c’est toujours le cas. Alors pour les deux du fond qui ne le connaîtraient pas : le jeune homme anime une chaîne sur laquelle il parle de jeux vidéo. Bref.  Après avoir critiqué la miniature intitulée « COMMENT DEVENIR RÉPUGNANTE »  (vous noterez le CAPS LOCK FURY), le vidéaste en personne m’a répondu, ce qui m’a valu un flot d’insultes et de menaces des jours durant, me poussant à quitter momentanément Twitter.

Et si, dans l’absolu, en prenant de très grosses tenailles, je « peux » comprendre le comportement des abonné·e·s venu·e·s m’intimer de respecter le principe de liberté d’expression tout en menaçant de me faire fermer ma gueule à coup de parpaing, je pardonne beaucoup moins aux vidéastes restés passifs devant ces propos horribles (et illégaux), voire ceux étant venus me donner des leçons de comportement sur YouTube. Certains vidéastes ont qualifié cette histoire de « drama », comme s’il s’agissait d’un banal clash entre deux rappeurs de campagne. On m’a aussi reproché de vouloir faire de la pub à ma propre chaîne en faisant la critique de cette fameuse miniature (je vous laisse m’imaginer en train de lever mon sourcil droit de manière sarcastique). Et comme d’habitude, en bonne féministe qui se respecte, on m’a reproché de voir du sexisme partout et de faire une montagne de pas grand-chose, mais aussi de faire honte à mon engagement et de trahir ma cause.

Je ris en Comic sans MS.

Je précise tout de même que j’ai reçu du soutien de plusieurs vidéastes, mais qu’il ne s’est pas exprimé de la même manière : alors que les hommes avaient plus tendance à twitter publiquement sur le sujet, les femmes étaient plus enclines à me contacter en privé pour m’envoyer des mots gentils et des gifs de bergers australiens. Et en même temps, comment leur en vouloir ? Je comprends parfaitement qu’elles n’aient pas eu envie de ramener dans leurs mentions les hurluberlus qui squattaient les miennes, et il y a un moment où il faut se préserver.

Ce serait facile de blâmer les vidéastes, comme s’il s’agissait de gamins inconséquents n’ayant aucune idée de l’ampleur de leurs propos, ou de leur inaction, puisque cela ferait d’eux des individus isolés. Sauf que les comportements qu’on observe sur YouTube ne sont que le reflet du système dans lequel ils prennent place. De fait, si je n’ai pas vraiment été surprise de voir que la plupart des vidéastes ne subissant pas d’oppression systémique avaient tendance à voir les menaces de viol et de mort comme de menus désagréments, j’ai été très déçue, une fois de plus, de constater que certains préféraient attendre la réaction de vidéastes influents pour suivre le mouvement, ou bien avaient sauté sur l’occasion pour rappeler à quel point je n’étais qu’une vieille aigrie incapable d’accepter la critique et de discuter posément.

Mdr de magma.

Il ne se passe pas une semaine sans que j’apprenne de sales histoires relatives à YouTube. Il y a ce vidéaste qui fait des avances aux femmes bénévoles dans des conventions, et qui est trop influent pour qu’elles osent en référer à leurs responsables. Il y a celui-ci, qui envoie ses fans à l’assaut des féministes sur les réseaux sociaux. Ou encore ce compositeur, qui glisse allègrement dans ses DM des photos de son service trois-pièces à des femmes qui n’en veulent pas.

Il y a quelque chose de pourri au royaume de YouTube, et je suis de plus en plus désabusée sur cet univers un peu étrange dont je pensais qu’il était différent du reste. Les conventions sont l’occasion de retrouver des ami·e·s et collègues en qui je place toute ma confiance, mais aussi des personnes d’autant plus toxiques qu’elles semblent inattaquables. Malgré les scandales de différentes ampleurs qui ont éclatés ces derniers mois, notamment en matière de plagiat ou de placements de produits, YouTube continue de passer pour un environnement sain et sympathique, une sorte de grosse bande de copains qui s’entendent tous très bien et sont délestés de toutes considérations sociales ou sociétales.

Il y a un certains nombre de vidéastes dont je n’arrive plus à regarder le contenu, ou bien parce que je n’aime pas leur personnalité dans la, ouvrez les guillemets, « vraie vie », ou bien parce que leurs vidéos sont truffées de remarques et de blagues sexistes que je ne supporte plus. Dites-vous bien que les vidéos que vous regardez distraitement en buvant votre thé à la mandarine ne sont que des palimpsestes du système patriarcal. Si on gratte un peu le vernis des plaisanteries sur les filles biens, la friendzone et les social justice warrior, on découvre le même système qui rend les victimes responsables de leur viol et qui accorde plus d’importance aux accusations de sexisme qu’au sexisme en lui-même.

Il y a quelque chose de pourri au royaume de YouTube

Faut-il se désoler de l’impunité dont semblent bénéficier les vidéastes reproduisant consciemment ou non les rouages du patriarcat ? Libre à vous. En ce qui me concerne, je reste convaincue que la multiplication du nombre de femmes vidéastes est un grand pas en avant vers une prise de conscience globale du sexisme sur ce média, et que si ça ne va pas forcément être facile, ça en vaut clairement la chandelle.

YouTube n’est pas un petit nuage isolé du reste du monde. C’est un microcosme dont certains membres reproduisent sans forcément le vouloir les mécanismes d’oppression qui sont le berceau, entre autres, des violences sexistes. N’hésitez pas à prendre un peu de recul sur ce que vous regardez, et à vous demander si, derrière une énième blague vaseuse sur les filles biens qui ne couchent pas le premier soir, il n’y aurait pas, ici aussi, des relents sexistes à bombarder de poil à gratter.

Prenez soin de vous, et vivent les bergers australiens.

PS : coucou à Damien Jean <3