Quand on entend le mot “culture du viol” pour la première fois, on s’offusque. Quoi ? Mais cela n’existe pas voyons ! Personne ne défend les violeurs, et tout le monde sait que le viol c’est quelque chose d’affreux, un acte inhumain et criminel ! Nous avons tou·te·s grandi avec l’idée qu’un viol, cela se passe dans une ruelle sombre, à la tombée de la nuit, par un menaçant inconnu armé et cagoulé. Une idée tellement bien ancrée dans nos consciences collectives que l’on enseigne aux jeunes filles de ne pas sortir seules la nuit, et encore moins si elles sont court-vêtues et alcoolisées, merci bien.

Personne ne légitime le viol, alors pourquoi parle-t-on de culture de viol ? Il faut bien comprendre que cette notion est bien plus complexe et insidieuse. On peut définir la culture du viol comme l’adhésion d’une société à des mythes sur le viol, ces mythes étant des attitudes et croyances généralement fausses, mais répandues et persistantes, permettant de nier et de justifier l’agression sexuelle. Et justement, le stéréotype du “viol dans la rue sombre par un inconnu” est un de ces nombreux mythes qui ancrent si profondément cette culture pernicieuse dans les consciences collectives. En effet, dans 80 % des cas, la victime connaît son agresseur, et 50 % des violences sexuelles sont commises par le partenaire. En plus de véhiculer des images fausses sur ce type d’agression, d’excuser le comportement des agresseurs ou de blâmer les victimes, la culture du viol invisibilise les comportements abusifs et brouille notre rapport au consentement.

Ça paraît si simple sur le papier pourtant : le consentement, c’est dire “oui”. Mais il y a tellement de situations où la réalité est plus compliquée que ça. C’est ce qu’on appelle la “zone grise” : quand une situation n’est pas claire, entre consentement et viol. Ce terme, très souvent utilisé pour justifier le comportement des violeurs, peut aussi s’appliquer pour les victimes. Car à force de baigner chaque jour dans une société dégoulinante de culture de viol, on ne sait plus très bien ce qui est relation consentante et ce qui ne l’est pas, ce qu’on peut laisser passer ou ce qui est “normal”. Où sont les limites ? Nous sommes entouré·e·s de représentations de la sexualité ou de l’amour, que ce soit dans la littérature, le cinéma… où l’homme est présenté comme un chasseur chassant sa proie. Où la femme (car bien sûr, ce ne sont que des représentations hétérocentrées) se doit de résister aux avances insistantes de l’homme, pour finalement se rendre compte qu’elle en est amoureuse et s’abandonner dans ses bras… Où la violence sexuelle est érotisée, fantasmée – les hommes doivent faire le premier pas, et toutes les femmes meurent d’envie de se faire plaquer contre un mur et de se faire embrasser contre leur gré. L’exemple le plus glauque est la représentation de la sexualité dans les mangas hentaï (pornographie japonaise) où la jeune femme (souvent très infantilisée) se débat, gémit des petits “non” ou “arrête”, tout ça pour le plaisir lubrique du public masculin…

Avec une représentation médiatique si controversée et ambiguë de la sexualité consentie, il est compréhensible que la limite qui tend vers l’agression sexuelle soit floue. Ou plutôt, ressentie comme floue. Car là-dessus, la loi est claire : l’article 222-22 du code pénal déclare : ”Constitue une agression sexuelle toute atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise.

Le viol et les autres agressions sexuelles sont constitués lorsqu’ils ont été imposés à la victime dans les circonstances prévues par la présente section, quelle que soit la nature des relations existant entre l’agresseur et sa victime, y compris s’ils sont unis par les liens du mariage.” Cet article est, il me semble, assez efficace pour s’extraire une bonne fois pour toute de la “zone grise”.

Premièrement, le consentement n’est pas acquis indéfiniment. Ce n’est pas parce qu’on est en couple, que l’on a déjà eu des relations consentantes avec une personne, que l’on a dit oui pour certaines pratiques, que d’un coup, tout est dû. On peut être en plein milieu de l’acte et tout simplement ne plus en avoir envie. Et refuser de prendre en compte l’avis de sꜵn partenaire est déjà une agression sexuelle.

La contrainte peut simplement être une contrainte morale. Le consentement ne peut être imposé. Même lorsqu’on cède à son partenaire, pour éviter toute pression morale ou ressentiment, le consentement n’est plus là. La culpabilisation (le fameux mythe des “couilles bleues” par exemple), la pression (“allez chéri·e, j’en ai tellement envie ! Ça fait tellement longtemps)… toutes ces actions anodines s’apparentent à de la contrainte.

De plus, une agression sexuelle subie par surprise s’apparente à une relation entamée sans que la victime ait pu exprimer son consentement ou non. Que cela soit par surprise donc, ou si la victime est endormie, inconsciente… L’absence de oui signifie absence de consentement. Trop souvent on entend des accusations dans les affaires de viol comme quoi la victime ne se serait pas débattue, n’aurait rien dit. Il n’y a pas une façon “exemplaire” de faire face à une agression sexuelle. Ce type de violence peut entraîner des symptômes psychotraumatiques qui paralysent la victime, comme la sidération ou la dissociation traumatique. Même sans résistance, cela reste une agression.

Enfin, il faut bien prendre en compte que le consentement est très difficile à concevoir quand une personne est sous l’emprise de l’alcool et/ou de drogues. En effet, il est compliqué de savoir si une chose consentie en étant alcoolisé·e ou drogué·e l’aurait été en étant sobre. La non-possession de tous ses moyens implique qu’on peut retirer son consentement à posteriori.

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