Qu’est-ce que la sororité ? Pour certain·es, le terme n’évoque que les fameuses résidences étudiantes états-uniennes que l’on retrouve dans tout bon teen movie véhiculant son lot de stéréotypes. Pourtant la sororité représente bien plus et mérite que l’on s’y attarde pour redorer son blason – de son évolution sémantique à la place de choix qu’elle occupe dans le mouvement féministe, la sororité est une affaire de société.

Les mots ont un sens politique

L’origine du mot « sororité » remonte au moins au XVIe siècle en français (comme en attestent des occurrences dans les écrits de Rabelais) et désigne alors des communautés de femmes religieuses. Sororité vient de soror en latin qui signifie « sœur ». Le sens change dans les années 1970 lors de ce que l’on a appelé « la deuxième vague du féminisme » et désigne alors la solidarité entre les femmes, pour devenir l’équivalent de fraternité – qui possède cependant dans sa sémantique actuelle une dimension d’universalité, contrairement à « sororité ».

Ce tournant sémantique a donc été motivé par la volonté de démontrer que toutes les femmes, peu importe leur classe sociale ou leur couleur de peau, subissent une oppression propre à leur genre et partant de ce constat, doivent lutter ensemble, entre sœurs. L’évolution du sens de « sororité » semble avoir été influencée par le mouvement féministe états-unien et le terme « sisterhood » – en 1970, Robin Morgan publie Sisterhood Is Powerful (« La sororité est puissante »). L’hymne du Mouvement de libération des femmes (collectif féministe non mixte créé en 1970) illustre bien l’intention donnée au mot « sororité » : « Seules dans notre malheur, les femmes/ L’une de l’autre ignorée/ Ils nous ont divisées, les femmes/ Et de nos sœurs séparées. »

Malgré la volonté de rassemblement autour de l’idée d’une sororité forte, certain·es n’y trouvent pas leur compte. À trop rassembler, il ne faudrait pas gommer les différences qui existent entre les femmes et les oppressions spécifiques auxquelles elles font face du fait de leurs origines ethniques, religions, classes sociales ou origines géographiques… Une solidarité qui ne nie pas les différences mais embrasse la diversité, telle est l’ambition de la sororité.
 

Liberté, égalité, sororité

Sur Europe 1, Raphaël Enthoven réagit au slogan « Liberté, égalité, sororité » brandi par certain·es manifestant·es à l’occasion de la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes du 25 novembre 2017.

Il déroule alors un plaidoyer de la ô combien républicaine « fraternité », arguant que les femmes ne sont pas exclues de la « fraternité » qui est selon lui un terme « générique », tout comme « Homme » désigne les humains sans distinction de genre. D’un point de vue sémantique, le philosophe n’a pas tort, on lit dans le Larousse [1] : « Lien de solidarité qui devrait unir tous les membres de la famille humaine ». Enthoven ajoute : « Il ne viendrait à l’idée de personne d’exclure les femmes de la fraternité. » À cela il est facile de rétorquer qu’il est légitime d’en douter, les femmes ne jouissant pas de la même liberté, ni de la même égalité que leurs compatriotes masculins. Pour le prouver, il suffit de citer comme exemples l’inégalité salariale ou bien l’injonction au corps parfait – celui qui correspond aux normes de beauté (imberbe, mince mais pas trop, maquillé mais pas trop, etc.) – ou encore les violences conjugales. Si les femmes ne jouissent pareillement de liberté ou d’égalité que leurs homologues masculins, peut-on dire qu’elles jouissent en revanche de la solidarité des hommes à leur égard ? Difficile à croire.

Mais le pire reste à venir lorsqu’il déclare : « Le remplacement de “fraternité” par “sororité” n’aurait pas seulement pour effet de féminiser et d’enlaidir la devise de la République, mais surtout de la communautariser. En s’offrant comme le reflet et l’antidote à la machiste fraternité, la sororité qui n’est ni républicaine, ni démocrate, ni féministe, ni égalitaire fait descendre la fraternité au niveau qui est le sien : celui de la défense d’un groupe ou d’un clan. » Il résume sa pensée par cette punchline dont il semble très fier : « La sororité est à la fraternité ce qu’un club de supporters est à une nation. »

Passons sur le terme « enlaidir » (malencontreusement coordonné avec « féminiser ») qui n’a aucun sens et ne relève que du commentaire puéril. Sur les termes de « communautariser », « défense d’un groupe », « clan » : la solidarité des femmes entre elles, dans une non-mixité serait semblable à un certain « communautarisme », selon lui. Rappelons que les femmes représentent la moitié de la population planétaire et de fait ne sont en rien une communauté dans le sens péjoratif que Raphaël Enthoven sous-entend ici. Selon lui, la sororité s’apparente à un « clan » qui voudrait donc se séparer des hommes, en tout cas les mettre à l’écart. L’ambition de la sororité comme devise nationale serait alors de relayer les hommes au second plan. Tiens donc, comme le ferait « fraternité » avec les femmes, puisque étymologiquement fraternité vient de fraternitas, qui signifie « frère » ? Mais non, puisque le masculin l’emporte sur le féminin en français, donc « fraternité » inclut les femmes en tant que terme générique. Soulagement, on a failli croire pendant une seconde que le langage, tout comme la société était sexiste !

La langue française n’est pas figée, comme le pense Raphaël Enthoven, un brin fataliste : le destin a voulu que le terme générique se cristallise sur un mot masculin, c’est dommage pour celles qui ne s’y retrouvent pas mais c’est comme ça, insinue-t-il. Sauf que non, le langage est mouvant, il évolue selon les mœurs : ce n’est pas la langue qui est sexiste mais ceux qui la font (les hommes cisgenres).

L’enjeu ici n’est pas de changer la devise nationale en préférant « sororité » à « fraternité » qui sont tous deux des termes genrés, mais plutôt dans une démarche véritablement inclusive (et non faussement sous prétexte de termes génériques) d’ouvrir le débat sur le mot « fraternité », qui pourrait être concurrencé par « adelphité ».

Adelphité vient du grec ancien adelphos, qui signifie « utérin, frère » et qui désigne les enfants né·es de la même mère, indépendamment de leur genre. Les mots « frère » et « sœur » proviennent en grec de la même racine adelph-. Adelphité désigne donc les liens unissant les frères et les sœurs. Dans une vidéo de Data gueule, Réjane Sénac nous explique pourquoi le terme d’« adelphité » conviendrait à une société plus égalitaire et inclusive.

La méfiance envers la non-mixité

La sororité effraie. Raphaël Enthoven n’est pas le seul à s’indigner envers ces « clans » de femmes. Pourquoi le rassemblement exclusif de femmes crée-t-il une paranoïa récurrente ? Il n’y a qu’à observer les différentes crises de la masculinité que Francis Dupuis-Déri décrit dans La crise de la masculinité : Autopsie d’un mythe tenace [2]. À l’origine de ces discours de crise, on relève l’idée selon laquelle la femme est une menace pour la virilité ; bien que celle-ci demeure, comparativement aux hommes, sans pouvoir politique (seulement 16 % des maires en France sont des femmes), ni économique (l’écart de revenu salarial entre les femmes et les hommes est de 24 %). Que ces messieurs se rassurent, la société patriarcale a encore de beaux jours devant elle.

Quel est donc ce pouvoir que les femmes détiennent, qui leur [les hommes cis] a été dérobé ? La fertilité ? Le pouvoir d’engendrer une progéniture ? Il s’agit peut-être d’une des raisons pour lesquelles les femmes réunies en assemblées non mixtes sont prises comme bouc émissaire. Prenons pour exemple le mythe de la sorcière [3] dont fait partie le fantasme du sabbat – la réunion de sorcières qui volent la nuit, organisent des messes païennes et des orgies avec des démons. Le propre d’une sorcière, outre la pratique de la sorcellerie est d’être maîtresse de son corps : elle est célibataire, libre de sa sexualité et contrôle sa fertilité. Avec son objet fétiche : le balai, on l’a même accusée de s’approprier de manière symbolique les parties génitales masculines.

Les chasses aux sorcières ont fait des dizaines de milliers de victimes, dont 85 % des condamné·es [4] lors des procès étaient des femmes. Si autrefois [5] les femmes avaient plutôt intérêt à ne pas prononcer un mot plus haut que l’autre sous peine d’être accusées de sorcellerie, aujourd’hui la figure de la sorcière a été détournée par certains groupes féministes qui s’en sont emparés pour en faire un symbole de sororité [6]. Dès les années 1960 aux États-Unis, le groupe féministe W.I.T.C.H [7] participe activement au mouvement de libération des femmes. Plus proche de nous, le Witch Bloc Paname, formé en 2017 se décrit comme un « groupe féministe et anonyme en non-mixité inclusive » qui lutte « pour une justice sociale populaire, à la croisée de toutes les oppressions ». On note aussi le slogan devenu viral sur Instagram : « We are the granddaughters of the witches you could not burn. » [8] (« Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas pu brûler. ») Sororité et sorcellerie contemporaine se sont consolidées sur une base historique – la traque déraisonnée ainsi que la mise à mort en masse (on estime que 80 000 exécutions [9] auraient eu lieu en Europe) de femmes faussement accusées – en reprenant la figure de la sorcière comme modèle d’une lutte qui réunit les femmes contre l’oppresseur.

Ce que la sororité apporte à la société

Pourquoi la non-mixité est-elle nécessaire ? Laisser de l’espace et du temps aux réunions de femmes en non-mixité, sous la forme d’ateliers, de groupe de parole ou autre, est une solution (probablement la seule) pour leur permettre de se sentir en sécurité, de pouvoir partager leurs expériences (parfois traumatiques, dans des groupes de parole dédiés aux violences sexuelles par exemple) ou bien tout simplement de se sentir à l’aise. La non-mixité n’est pas idéale, dans un monde où il n’y aurait ni oppresseurs ni victimes, nul besoin d’avoir recours à celle-ci. Mais la réalité est que l’on ne peut avancer sur des sujets tels que le harcèlement, en présence de potentiels harceleurs ou bien d’hommes cisgenres qui n’ont jamais expérimenté de harcèlement et qui pourraient tenir des propos moralisateurs, voire irrespectueux, par ignorance. Enfin, la réunion de personnes aux vécus et connaissances semblables permet de gagner un temps considérable puisqu’il n’est plus nécessaire d’expliquer le propos mais de passer à la recherche de solutions plus efficacement.

Afin de démontrer ce que la sororité apporte au féminisme, à la lutte pour l’égalité entre les femmes et les hommes, nous prendrons l’exemple des mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc. Outre l’enjeu de dénoncer les violences systémiques dont sont victimes les femmes tout au long de leur vie et dans le domaine du travail en particulier, ces mouvements ont permis de libérer la parole sur ce sujet, au moyen des réseaux sociaux. Par le témoignage d’expériences communes, ils ont eu pour effet de rapprocher les femmes, de raviver une certaine sororité. En partant du constat que toutes les femmes subissent des violences du fait de leur genre (« On a toutes eu affaire à un porc »), un élan de solidarité se forme et la sororité apparaît comme la réponse nécessaire.

Un exemple de sororité nous a été apporté par les accusatrices et victimes de Denis Baupin, lors du procès en diffamation intenté à leur encontre. En mai 2016, 8 femmes accusent l’ex-élu écologiste de harcèlement et d’agressions sexuelles. Parmi elles, 4 femmes gardent l’anonymat et 4 autres témoignent à visage découvert – il s’agit des élues écologistes Isabelle Attard, Annie Lahmer, Elen Debost et Sandrine Rousseau. France Inter et Mediapart recueillent leurs témoignages. En mars 2017, le parquet de Paris classe son enquête sans suite, les faits sont prescrits. Ironie du sort, Denis Baupin choisit de porter plainte, 3 ans après le déclenchement de l’affaire, contre ses accusatrices et les journalistes ainsi que les chefs de publication qui ont publié les témoignages. Lors de ce procès, les victimes présumées devenues accusées sont apparues soudées par l’épreuve qui les lie, bien qu’elles ne se connussent pas ou peu avant de prendre conscience de ce lien. Sandrine Rousseau, Elen Debost, Isabelle Attard, Annie Lahmer, auxquelles se sont ajoutées Laurence Mermet (ex-attachée de presse) et Geneviève Zdrojewski (ex-cheffe du bureau du cabinet de la ministre écolo Dominique Voynet) : ces 6 femmes qui ont témoigné à visage découvert se retrouvent dans les médias pour rendre compte du déroulé de ce procès ubuesque. Le tribunal correctionnel a ordonné la relaxe de tou·tes les accusé·es et condamne Denis Baupin à verser 500 euros à chacun·e des prévenu·es pour procédure abusive. Une victoire pour ces femmes qui, bien que privées de leur procès pour harcèlement ou agression sexuelle ont tout de même obtenu une certaine réparation symbolique. Sandrine Rousseau fête cette victoire sur Twitter par une photo les montrant unies sous le hashtag #Ensemble.

Le langage comme reflet de la société est éclairant par son évolution – si le sens des mots change c’est qu’il existe le besoin d’exprimer une certaine idée dont le lexique préexistant était dépourvu. N’en déplaise à certain·es, la sororité est légitime et nécessaire. Bien que l’évolution sémantique soit plutôt récente, l’origine du concept est quant à lui immémorial.
La sororité est nécessaire car l’obtention de droits devant la loi et en fait ne peut advenir que par l’association de toutes les femmes, peu importe leur origine ethnique, leur religion ou leur classe sociale, elle y ont un intérêt commun : l’égalité.

[2] DUPUIS-DÉRI F., 2018. La Crise de la masculinité : Autopsie d’un mythe tenace, Les éditions du remue-ménage.

[3] Voir CHOLLET M., 2018. Sorcières, la puissance invaincue des femmes, Zones.

[4] Id. Mona Chollet indique que ce pourcentage provient de BARSTOW A. L., 1995. Witchcraze.

[5] Les chasses aux sorcières eurent réellement lieu durant la période de la Renaissance en Europe : « La chasse aux sorcières n’est pas le fait du Moyen-Âge… », France Inter, Marie Mougin, 4 décembre 2018.

[6] « La sorcière, icône féministe des temps modernes », Le Journal des femmes, Kanitha Thach, 31 octobre 2018.

[7] Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell.

[9] « La sorcière, icône féministe des temps modernes », Le Journal des femmes, Kanitha Thach, 31 octobre 2018.