Durant vos études ou votre vie professionnelle, vous serez peut-être amené·e à assister, à participer à des conférences, voire à en organiser. Dans certains domaines, elles sont le meilleur – si ce n’est le seul – moyen de se constituer un réseau professionnel ; y participer représente donc une opportunité non négligeable.

Pourtant, leur accès n’est pas garanti à tou·tes dans de bonnes conditions, ce qui représente une inégalité de plus dans la vie professionnelle. Comment faire en sorte que ces évènements soient réellement accessibles à tou·tes ?

J’ai eu l’occasion d’assister à plusieurs conférences, et d’être oratrice à l’une d’entre elles. Mon expérience est globalement très positive : en plus des connaissances techniques que j’ai pu engranger, j’ai eu l’occasion de rencontrer et garder contact avec plein de professionnel·les de mon domaine et, à un moment compliqué de ma vie pro, j’ai reçu des conseils qui m’ont grandement aidée. Seule ombre au tableau, l’homme qui a jugé approprié de profiter de mon état de stress intense, quelques minutes avant de donner ma première conférence : il m’a proposé un massage « pour m’aider à me détendre », en n’attendant pas mon accord pour poser ses mains sur mes épaules. Alors tétanisée par le stress de parler en public, j’ai juste refusé le massage, sans réagir outre mesure. Cela peut sembler anodin, après tout il m’a « juste » touché les épaules quelques secondes, mais ça en dit long sur le comportement que certaines personnes se permettent, y compris dans un environnement professionnel.

J’ai depuis lu de nombreux témoignages, concernant des conférences données en France ou dans d’autres pays, qui me confirment que ce genre de comportements inappropriés – et malheureusement parfois beaucoup plus graves – sont monnaie courante. Voici donc quelques conseils pour rendre ces évènements plus sûrs et plus accueillants pour tou·tes.

Pour celleux qui n’ont jamais fréquenté de conférence professionnelle, voici de quoi il s’agit : un évènement, qui dure en général entre un et trois jours, pendant lesquels sont organisé·es des conférences et des ateliers. L’intérêt pour les participant·es est à la fois d’assister aux présentations et ateliers, mais aussi de rencontrer des professionnel·les de leur domaine d’activité et des représentant·es d’entreprise. Les entreprises sponsors tiennent généralement des stands pour présenter leurs activités et leurs produits : c’est un bon moyen pour entrer en contact avec elles.

C’est en général l’occasion d’échanger des cartes de visite (ou des identifiants Twitter pour les plus modernes d’entre nous), d’avoir un premier contact en vue d’un futur recrutement et de rencontrer « en vrai » des gens avec qui on discute depuis des mois, voire des années, sur Twitter et LinkedIn. Dans de nombreux domaines professionnels, les postes les plus intéressants sont souvent pourvus avant que la moindre annonce ait été publiée. Avoir des contacts dans de bonnes entreprises peut être significatif dans une carrière. Les conférences sont également très importantes pour les travailleureuses indépendant·es, qui ont besoin d’avoir un réseau solide pour prospecter efficacement et avoir suffisamment de missions pour vivre de leur activité.

Que faire en tant que participant·e ?

Les interactions sociales avec les autres participant·es tiennent une grande place au sein de l’expérience. Ce qui m’amène à ce premier conseil qui peut paraître évident, mais me semble indispensable : quand vous parlez à quelqu’un·e, commencez toujours par vous présenter. Même si vous êtes connu·e. Tout le monde n’est pas physionomiste et, plus prosaïquement, tou·tes les participant·es à une conférence ne viennent pas nécessairement exactement du même milieu pro que vous, vous pouvez donc leur être absolument inconnu·e même si vous êtes une référence dans votre domaine. Il est donc utile de vous présenter et de vous situer (votre profil/poste, votre domaine d’expertise, etc.).

Les conférences sont un haut lieu du « réseautage », et certaines personnes y viennent même uniquement dans le but de rencontrer des gens, sans assister ou presque aux différent·es présentations et ateliers. Pour autant, personne ne vous doit de conversation. Certaines personnes sont ravies de discuter avec des inconnu·es, d’autres non. Quelqu’un·e peut être ouvert·e à la discussion à un moment de la journée et souhaiter être tranquille à un autre. Et, plus simplement, une personne a tout à fait le droit de ne pas vouloir vous parler, et n’a pas à s’en justifier.

N’oubliez pas, chacun·e est maître·sse de son image : ne photographiez personne sans autorisation !

Si vous assistez à une scène qui ressemble à du harcèlement ou à une agression, intervenez. Soit directement, soit en prévenant une personne de l’organisation. Beaucoup de situations désagréables peuvent être désamorcées juste en intervenant de façon neutre : s’immiscer dans la conversation en cours, indiquer à une des personnes impliquées qu’elle est demandée à un autre endroit du bâtiment… Votre simple présence peut calmer les ardeurs de certains agresseurs.

Enfin, une conférence n’est pas un lieu de drague. Peu importe que ce soit « la première fois » que vous abordez quelqu’un·e comme ça, peu importe que vous ayez « senti une vraie connexion ». Respectez les autres participant·es.

« Il est déjà difficile en tant que femme de parler, mais quand on reçoit en plus des commentaires sur son apparence dans le hashtag de la conférence et quand des mecs nous font des remarques sexistes du genre “c’était pas assez technique” ou “c’était super technique pour une femme”, ça n’aide pas ! »

Entendu en conférence :

« Elle est bonne l’oratrice…
lol je parlais de sa qualité d’oratrice, hein ! »

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Organisation : une bonne équipe est une équipe préparée

Organiser une conférence demande énormément de travail : trouver des sponsors, un lieu, des orateurices, vendre des billets… Mais vos responsabilités incluent également d’assurer la sécurité et le bien-être des participant·es. Et cela demande quelques actions spécifiques.

En 2019, il n’est plus possible d’avoir une équipe d’organisation composée uniquement d’hommes blancs, cisgenres, hétérosexuels et valides et de ne pas voir le problème. De plus, une telle équipe ne pourra pas anticiper les besoins spécifiques des orateurices et spectateurices qui ne sont pas comme eux. Il est donc important d’avoir des personnes avec des profils diversifiés et variés dans l’équipe d’organisation.

Les différents outils et aménagements nécessaires pour que l’évènement soit accessible à tou·tes doivent être pris en compte dès le départ. Pour être réellement efficaces, ils ne peuvent pas être des additions de dernière minute, au risque de se transformer en simples ajouts cosmétiques sans aucun effet.

Formez-vous et formez votre équipe à la gestion des différents incidents qui pourraient arriver durant la conférence. Cela permettra d’améliorer la façon dont ces évènements sont traités, et vous serez plus serein·e.

Pour avoir une idée du type d’incidents susceptibles d’arriver dans une conférence, vous pouvez lire les nombreux témoignages existants. De façon non exhaustive, vous pouvez réfléchir à la réaction à avoir en cas :

  • de propos discriminants (sexisme, racisme, LGBTphobie, validisme, grossophobie…), que ce soit sur scène par un·e orateurice, dans une question du public à la fin d’une présentation, dans une conversation sur le lieu de la conférence ou bien sur les réseaux sociaux ;
  • de harcèlement, qu’il soit sexuel ou non ;
  • d’agression sexuelle, quelle que soit sa « gravité » (indice : « Oh mais ça, c’est rien ! » n’est pas une réponse acceptable) ;
  • de viol, durant toute la durée de l’évènement ;
  • de présence d’un agresseur reconnu, que ce soit parmi les orateurices ou dans le public (nous en reparlerons plus bas).

Commentaire d’un homme du public en réaction à une conférence qui abordait la présence des femmes dans l’informatique :

« Ça fait 25 ans que je vais à des conférences informatiques et c’est la première fois que je vois autant de femmes, et en plus, elle sont jeunes et jolies. »

« Pas besoin de le préciser, c’est évident »

Quand vous rédigez les différents supports de communication de l’évènement (site Web, mails d’information aux orateurices, etc.), ne partez pas du principe que « les gens savent » : explicitez. Pour certaines personnes, votre conférence sera le premier évènement du genre auquel elles assisteront : iels ne possèderont donc pas tous les codes et ne sauront pas forcément ce qui est attendu d’elleux, ce qu’il convient de faire ou pas, etc. De plus, pour certain·es, notamment les personnes neurodivergentes, ne pas avoir à l’avance d’informations précises sur le déroulement de l’évènement peut être une grande source de stress. Indiquez donc clairement comment accéder au lieu de la conférence (transports en commun, parking, parking à vélo, accès à pied, etc.), quels sont les équipements sur place (présence ou non d’une salle de repos par exemple), le plan des lieux, ce que doivent prévoir les orateurices (ordinateur, câble, format des diaporamas, etc.), et toutes les infos pratiques qui vous paraissent pertinentes.

« J’ai passé les 15 premières minutes de la première conférence où j’étais oratrice dans le hall d’accueil, à “regarder” les stands des entreprises, car je ne savais pas où se trouvaient les deux amphis dans lesquels avaient lieu les présentations, et j’étais trop stressée pour avoir le courage de poser à quelqu’un·e cette question qui me paraissait stupide. »

L’argent est le nerf de la guerre

L’organisation d’une conférence coûte cher. Assez logiquement, les places sont donc onéreuses, souvent plusieurs centaines d’euros, auxquels il faut ajouter les frais de déplacement et d’hébergement. Comment faire alors pour que l’accès aux conférences ne soit pas réservé aux plus riches ou à celleux qui peuvent se faire financer par leur entreprise ?

On peut proposer des tarifs réduits pour les étudiant·es, les personnes sans emploi et les personnes en situation de handicap ; il est également possible de le faire sans demander de justificatif, sur le principe de la confiance, certaines conférences le font. Pour financer ces billets, il est possible par exemple de mettre en place un système de donations : imaginons que votre plein tarif soit de 200 €, vous pouvez offrir une place à 40 € à chaque fois que votre cagnotte de dons atteint les 160 €.

Permettre à des étudiant·es, des chômeureuses ou des indépendant·es qui ne roulent pas sur l’or de participer à ces évènements, c’est leur permettre de se former, de se constituer un réseau, et éventuellement d’obtenir des clients ou un emploi qu’iels n’auraient pas pu obtenir autrement.

Dans le même ordre d’idées, il existe des initiatives telles que Diversity tickets, qui permet aux personnes membres de groupes sous-représentés dans la tech (« Cela inclut, mais n’est pas limité à : les personnes racisées, les personnes LGBT+, les femmes et les personnes en situation de handicap ») d’obtenir des places gratuites pour les conférences participantes.

Open bar ? Open emmerdes

La présence d’alcool est-elle indispensable dans un évènement professionnel ? Cette question peut paraître étrange, pourtant elle mérite d’être posée : de l’alcool est servi à un moment ou un autre dans la grande majorité des évènements professionnels, parfois même à volonté (les fameux « open bar »).

Cela pose plusieurs problèmes. Tout d’abord, quand de l’alcool est disponible, il est pour beaucoup de gens le choix « par défaut », et toute personne ne souhaitant pas en boire se retrouve à devoir justifier sa non-consommation d’alcool. En plus d’être passablement lourd, ça peut devenir carrément gênant quand on souhaite garder la raison privée (grossesse, problème de santé, etc.).

Ensuite, la consommation excessive d’alcool mène souvent à des problèmes de comportements – qui ne sont pas le moins du monde excusés parce que « j’étais un peu bourré », soyons clair·es. De la simple discussion un peu trop franche avec un potentiel recruteur à l’agression sexuelle en passant par les propos ouvertement racistes, tout le monde se porte mieux sans ce genre d’interventions.

Enfin, vos orateurices et participant·es seront beaucoup plus frai·ches et dispos·es pour les conférences et ateliers du matin s’iels ont carburé au jus de tomate et au diabolo-menthe que s’iels ont écumé les fonds de bouteilles jusqu’au bout de la nuit.

Proposer uniquement des boissons non alcoolisées coûte nettement moins cher et évite beaucoup d’ennuis potentiels. Pour celleux qui tiendraient absolument à leur pinte ou leur whisky-coca, il est toujours possible de continuer la soirée dans un bar voisin.

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Les badges, vecteurs d’informations

Les badges distribués aux participant·es et orateurices de conférences contiennent souvent les mêmes informations : leur nom, leur métier, l’entreprise qui les emploie et un moyen de les contacter (identifiant sur Twitter par exemple). Certaines conférences proposent d’ajouter quelques indications utiles :

Les pronoms et accords à utiliser pour s’adresser à la personne : « il et accords masculins », « elle et accords féminins », « iel et accords neutres »… Cette information permet d’être sûr·e qu’on s’adresse de la bonne façon à tou·tes les participant·es, et normalise l’utilisation des pronoms et accords neutres.

Il est également possible de proposer des stickers à mettre sur son badge pour indiquer si l’on est ouvert·e à la discussion, si l’on ne souhaite discuter qu’avec des gens que l’on connaît, ou bien si l’on ne souhaite pas discuter du tout.

Enfin, nous avons déjà abordé rapidement la question des photos plus haut, voici un moyen facile de savoir : certaines conférences proposent deux couleurs de lanières, pour indiquer si l’on est d’accord pour être pris·e en photo ou non.

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Rendez votre évènement réellement accessible

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L’accessibilité d’un évènement ne se mesure pas qu’à la présence d’accès PMR, bien que ceux-ci restent indispensables. La diversité des handicaps implique une diversité des solutions proposées.

Par exemple, la plupart des conférences proposent un buffet pour le repas de midi, et il est rarement possible de s’asseoir. Or, pour une personne qui ne peut pas rester debout longtemps, qui a des difficultés de proprioception ou qui est dyspraxique, c’est primordial.

Pour que les conférences et ateliers soient accessibles aux participant·es sourd·es et malentendant·es, il est possible de faire appel à des interprètes LSF [1] et de mettre en place de la vélotypie (sorte de sous-titrage en direct).

L’hypersensibilité sensorielle est également à prendre en compte : si vous prévoyez d’utiliser des jeux de lumières ou des sons forts/stridents/aigus dans votre présentation, pensez à prévenir, si possible en amont et à défaut en début de conférence. Plus globalement, prévenez pour tout contenu qui pourrait incommoder le public, que ce soit au niveau du fond ou de la forme.

Si vous en avez la possibilité, mettez à disposition une salle calme pour pouvoir s’isoler des gens et du bruit. C’est utile aux personnes autistes en surcharge sensorielle, par exemple.

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L’appel à orateurices

La plupart des conférences fonctionnent avec un appel à orateurices, c’est-à-dire que chacun·e peut proposer un ou plusieurs sujets de conférence ou d’atelier, et les plus pertinents seront sélectionnés par l’équipe d’organisation. Parfois, une partie des places est attribuée d’office à des « grands noms », parce qu’iels ont une conférence qui fonctionne très bien (il est courant qu’une personne donne une même conférence – ou une variation sur le même sujet – lors de plusieurs évènements, surtout les conférencier·es professionnel·les) ou tout simplement parce que leur présence peut attirer du public. Certaines conférences n’ont pas d’appel à participations et tou·tes les orateurices sont directement invité·es.

La première bonne pratique est donc de faire un appel à orateurices. Vous pouvez avoir les meilleurs intentions du monde, veiller à ne pas choisir les mêmes personnes tous les ans, à varier les profils… cela n’empêche que, par définition, vous ne penserez qu’à des personnes connues ou faisant partie de votre réseau. Dans ce cas, il est quasiment impossible pour de nouvelles personnes de se faire une place dans le circuit des conférences, et donc de profiter de tous les avantages que j’ai cités plus haut.

Dans votre appel à orateurices, dites que vous recherchez des profils variés, parce que cela ne va pas de soi. Pendant des années, les mêmes personnes se sont succédé sur les scènes de tous les évènements professionnels (dois-je vraiment préciser qu’il s’agissait d’hommes blancs, cisgenres, valides et la plupart du temps hétérosexuels ?), souvent avec le même genre de parcours professionnels et la même approche. Si vous œuvrez pour faire évoluer les choses, dites-le. Dites que vous refusez de n’avoir que des hommes blancs sur scène, dites que vous cherchez des personnes avec des parcours atypiques, avec des expériences différentes. Mieux, si vous connaissez des femmes, des personnes racisées ou des personnes LGBT+ dans votre domaine, invitez-les à proposer des sujets ; en tant que personnes minorisées, leur sociabilisation et leur éducation ne les incitent pas à prendre la parole. Sortez de vos cercles d’ami·es et de collègues, pour donner leur chance à des personnes qui n’ont pas le même parcours que vous.

Tentez de privilégier au maximum les personnes directement concernées par un sujet : nous n’avons pas besoin d’une énième table ronde d’hommes pour parler de la place des femmes dans tel ou tel domaine. Attention cependant : les personnes appartenant à un groupe minorisé ne sont pas expertes que d’elles-mêmes, et n’ont pas envie de n’être invitées à parler que des discriminations ou difficultés les concernant.

Veillez à renouveler les orateurices d’une année à l’autre. Cela permettra à de nouvelles personnes d’accéder à la reconnaissance associée au statut d’orateurice – elles en ont d’ailleurs cruellement plus besoin que les « vieux de la vieille » que tout le monde (re)connaît déjà –, mais sera également plus intéressant pour le public, qui n’a pas forcément envie de revoir sans cesse les mêmes personnes pendant 10 ans. Les habitué·es des conférences ont d’ailleurs tendance à truster [2] les appels à orateurices ; on peut examiner en premier les candidatures nouvelles pour contrer cela. Un suivi des orateurices des années précédentes, ainsi que des sujets de conférences déjà présentés ailleurs dans l’année peut être une autre piste pour ne pas devenir un running gag comme ces festivals de musique qui programment tous les ans les 3 mêmes groupes !

Si vous le pouvez, proposez de l’aide aux personnes qui soumettent un sujet pour la première fois. Il n’est pas évident de savoir comment formuler son sujet ou quel titre de conférence choisir quand on n’est pas rodé·e aux habitudes du milieu. Chaque conférence a son identité propre, ses sujets de prédilection et ses tics de langage. Parfois, le destin d’une proposition se joue à quelques mots ou une formulation ; autant donner aux nouvelleaux toutes les clefs pour qu’iels aient autant de chances que les autres. Également, la perspective d’être aidé·es une fois leur sujet choisi peut inciter certain·es à se lancer. Organisez des répétitions, proposez d’avoir un·e mentor·e, en bref assurez aux gens qu’iels ne seront pas lâché·es dans l’arène sans aucune aide.

Ne sélectionnez pas d’agresseur avéré/connu, même s’il s’agit de la personne la plus en vue de votre domaine. Quel que soit le statut, les connaissances ou les accomplissements d’une personne, rien ne justifie de donner la parole à un agresseur. Inviter un agresseur revient à le légitimer, à dire que son expertise (ou ses amitiés bien placées…) valent plus que la vie et la carrière des personnes qu’il a agressées. Quand un agresseur participe à un évènement, ses victimes ont le choix entre être à nouveau confrontées à lui ou bien à être mises à l’écart de la vie sociale de leur domaine [3]. Dans certains milieux, c’est équivalent à une mort professionnelle. Pour chaque agresseur talentueux, il y a vingt personnes tout aussi talentueuses qui n’ont pas construit leur carrière en détruisant celle des autres. Elles sont parfois plus dures à trouver car elles ne passent pas leur temps à se frayer un passage sur le devant de la scène, mais elles valent la peine de chercher.

Dernier point : une fois vos orateurices sélectionné·es, soyez parfaitement clair·e sur les comportements attendus et ceux prohibés, afin d’éviter par exemple de vous retrouver avec des « blagues » sexistes dans les diapos. Ce qui nous amène au point suivant.

Que faire en tant qu’orateurice ?

En premier lieu, puisque ce n’est apparemment pas évident pour tout le monde, n’utilisez pas de blagues sexistes, racistes, validistes ou LGBTphobes dans vos diapos, même sous couvert d’humour. Réfléchissez aux exemples que vous utilisez, je pense notamment aux interfaces « tellement simples que même ma mère sait s’en servir », comme on l’entend souvent dans des conférences tech. Cette expression entretient l’image d’une technologie maîtrisée uniquement par les hommes, alors que c’est totalement faux.

« Un orateur parlait d’optimiser son temps et sa productivité avec des raccourcis, des macros, etc. C’était super, sauf quand il a présenté son programme de réponse automatique à des matches Tinder. La moitié de la salle a… applaudi. Moi j’étais scandalisée et je l’ai signalé à l’orga, mais le mal était fait… » [4]

N’hésitez pas à demander de l’aide, surtout si c’est la première fois que vous donnez une conférence. Être un·e bon·ne orateurice n’est pas inné, et de nombreuxes intervenant·es chevronné·es seront ravi·es de vous aider, que ce soit pour élaborer votre contenu ou vous faire faire des répétitions avant le jour J.

Enfin, si vous êtes un homme, refusez de participer à une conférence entièrement composée d’hommes ; si vous êtes blanc·he, refusez de participer à une conférence entièrement composée de personnes blanches, etc.

code de conduite

Le « Code of Conduct »

Le Code of Conduct – CoC pour les pressé·es, Code de conduite pour les francophones – est un document qui liste les règles d’un évènement. Comme pour l’appel à orateurices, la première bonne pratique est d’en avoir un. Bien entendu, la présence d’une charte de bonne conduite n’empêchera personne de mal se comporter, mais son absence est un bon indicateur du manque d’intérêt des organisateurices pour ces questions.

Il doit être clair, complet et facilement accessible. L’idéal est qu’il soit disponible sur le site Web de l’évènement, mais aussi affiché sur place. Il existe plusieurs modèles, n’hésitez pas à vous en inspirer, pour proposer un document le plus complet possible.

Une fois ce code de conduite défini, il doit être appliqué. Pour cela, il doit indiquer, en plus des comportements encouragés et interdits, leurs conséquences. Vous n’êtes pas obligé·es de lister en détail les sanctions correspondant à chaque point du CoC, mais elles doivent avoir été prévues à l’avance.

Le plus important concernant le Code of Conduct, c’est qu’il s’applique à tout le monde, « rock star » et staff inclu·es. La moindre exception crée un précédent impossible à rattraper, et met les participant·es en danger, en indiquant aux agresseurs potentiels qu’ils ne risquent rien.

Dernière bonne pratique concernant le CoC : indiquer un numéro de téléphone et une adresse email à contacter – potentiellement de façon anonyme – en cas de problème. Cela permet aux victimes de prévenir rapidement l’organisation de l’évènement, pour obtenir de l’aide au plus vite. Attention, ceci doit s’accompagner de moyens humains et matériels disponibles le jour J. Il faut donc organiser ça en amont : un·e bénévole supplémentaire, un canal de communication dédié, à vous de voir comment ajuster.

Que faire en cas d’incident

incident

La première chose à faire, c’est de croire la victime. Croire la victime est primordial. Il est déjà assez compliqué de réagir quand on est agressé·e, surtout quand ça se passe dans son milieu professionnel, pour ne pas en plus risquer de voir sa parole remise en doute.

En cas d’incident, impliquez la victime dans les décisions. Être insulté·e, harcelé·e voire agressé·e est violent, et s’accompagne souvent d’une perte de contrôle difficilement supportable. En impliquant la victime dans la gestion de l’incident, on lui rend une part de contrôle. Elle peut refuser de s’en occuper, auquel cas n’insistez pas, mais il est important de lui proposer.

Quoiqu’il arrive, demandez-lui si elle souhaite que l’incident soit traité de façon publique ou non, et vérifiez bien si elle est d’accord pour être nommée. Il n’est pas rare que les victimes de discriminations ou d’agressions sexistes, racistes, validistes et LGBTphobes soient stigmatisées à cause de l’acte dont elles ont été victimes, que ce soit via les fameuses questions culpabilisantes pour savoir si la victime ne l’avait pas « un peu cherché, quand même », ou bien carrément une mise à l’écart (95 % des femmes qui dénoncent un harcèlement sexuel perdent leur emploi).

De même, proposez de contacter la police le cas échéant, mais ne le faite pas sans l’autorisation expresse de la victime. Le dépôt de plainte est dans bien des cas une épreuve (parfois considérée comme plus violente que l’agression initiale, c’est dire !), faute de policier·es correctement formé·es. Une victime n’a aucune obligation de porter plainte, et il est tout à fait indécent de faire pression pour qu’elle le fasse – par exemple avec l’argument « mais pense aux futures victimes », le summum pour culpabiliser une victime qui a besoin de tout sauf ça.

Demandez à la victime ce dont elle a besoin. Du soutien ? Un coin tranquille pour s’isoler et se calmer ? La présence d’un·e participant·e qu’elle connaît ? Proposez sans imposer, et indiquez bien à la victime qu’elle peut changer d’avis et vous demander de l’aide plus tard si elle le souhaite.

Ce point a déjà été abordé dans le Code of Conduct, mais : ne faites aucune exception, jamais. Votre speaker star, invité tous frais payés depuis les États-Unis et tête d’affiche de la conférence a harcelé un·e participant·e ? Appliquez la sanction prévue. Un·e des organisateurice a tenu des propos racistes ? Appliquez la sanction prévue. Si vous communiquez clairement sur le sujet, toujours dans la limite de ce que la victime autorise, personne ne pourra vous reprocher quoi que ce soit. Il arrive régulièrement qu’un·e orateurice soit indisponible à la dernière minute (une gastro-entérite, un train annulé, un impératif familial…) et soit remplacé·e au pied levé, et il ne viendrait à l’idée de personne de refuser le remplacement. Ce cas n’est pas différent.

Enfin, il est important de faire un point une fois l’évènement terminé pour identifier ce qui a été efficace ou non, et réfléchir à comment éviter que cet incident se reproduise. Faut-il adapter le Code of Conduct ? Changer l’organisation des journées ? Mieux encadrer certaines parties de l’évènement ?

Nous espérons que ces quelques conseils vous seront utiles pour que vos évènements professionnels se passent le mieux possible, tant pour les participant·es que pour les orateurices.

Si vous avez d’autres conseils ou des témoignages n’hésitez pas à les poster en commentaire !

[1] Attention, il est nécessaire de faire appel à de vrai·es interprètes LSF diplomé·es, pas à votre « cousin qui connait un peu la langue des signes ». C’est un métier technique, qui demande à la fois de connaître parfaitement la LSF et de savoir interpréter en direct.

[2] Monopoliser, s’accaparer toute la place.

[3] Je pense notamment au colloque organisé par la SAA (Society for American Archaeology) le 11 avril dernier, auquel s’est rendu un archéologue et ex-professeur reconnu coupable de multiples agressions sexuelles, alors qu’il avait interdiction d’assister à des évènements impliquant des étudiant·es. Plusieurs de ses victimes étaient présentes au colloque et, face au manque de réaction de la SAA, ont dû quitter l’évènement. L’agresseur a, lui, pu continuer à y assister. Paye ta truelle en parle sur Twitter.

[4] Il s’agit de la conférence Productivity and Automation for Hackers que David Leuliette a donné à la Take Off Conf en 2018. L’extrait est disponible sur YouTube.