Intersectionnalité et inclusivité : ces deux termes sont souvent utilisés de manière interchangeable dans les médias. Pourtant, ils font référence à deux contextes bien différents qu’il s’agit de ne pas confondre. Aujourd’hui, nous vous expliquons les tenants et les aboutissants de l’intersectionnalité et de l’inclusivité, entre afroféminisme, convergence des luttes et prise de conscience.

L’intersectionnalité, un terme afroféministe

Les prémices de l’intersectionnalité remontent au XIXe siècle, quand une ancienne esclave nommée Sojourner Truth prend la parole à la Convention des droits des femmes de l’Ohio. Elle y déclare ne pas se sentir à l’aise dans la catégorie sociale « femme » car sa vie est radicalement différente de celle d’une femme blanche.
Cette idée fait son chemin et est développée par d’autres afroféministes états-uniennes, comme Frances M. Beal dans Double Jeopardy: To Be Black and Female (Le double péril : être noire et femme), paru en 1969. Les femmes noires subissent trois types d’oppression : l’oppression par le genre car elles sont femmes dans une société patriarcale ; l’oppression par la classe car elles vivent dans une société capitaliste ; et l’oppression par l’ethnie car elles sont marginalisées en tant que personnes racisées dans une société néocolonialiste. Le terme d’« intersectionnalité » n’apparaît vraiment qu’en 1989 quand Kimberlé Crenshaw, une juriste noire-américaine, l’utilise dans un article [1] où elle dénonce le traitement inégal par la justice des femmes noires qui portent plainte pour discriminations au travail. Dans cet article, elle insiste sur la nécessité de penser l’intersectionnalité comme un carrefour d’oppressions qui touche les femmes noires.

Sojouner Truth

Sojouner Truth

Kimberlé Crenshaw

Kimberlé Crenshaw

Ainsi, le terme d’« intersectionnalité » est intimement lié aux luttes afroféministes états-uniennes. Mais le terme a été dévoyé de son sens premier par certains milieux militants français. En effet, les femmes mentionnées précédemment ont toutes théorisé l’intersectionnalité comme une forme de convergence des oppressions systémiques touchant uniquement les femmes noires. Le mot a par la suite été repris à tort pour parler de la convergence de toutes les oppressions systémiques.

Le terme d’intersectionnalité est intimement lié aux luttes afroféministes états-uniennes.

Les oppressions peuvent bel et bien se cumuler, et pas seulement les oppressions liées au genre et à la couleur de peau. Mais utiliser le terme d’« intersectionnalité », se réclamer d’un féministe intersectionnel quand on n’est pas soi-même racisé·e pose le problème de l’appropriation des luttes afroféministes. De par son histoire, ce terme peut être utilisé par toute personne racisée, puisque les personnes noires ne sont pas les seules à être opprimées du fait de leur couleur de peau.

L’adjectif « racisé·e » rassemble toutes les personnes victimes de racisme. Le racisme est une oppression systémique qui place les personnes blanches au dessus des autres. Ainsi, une personne blanche ne peut ni se dire racisée, ni victime de racisme. « Racisé·e » n’est pas une insulte et ne renvoie pas à la notion de race, mais à celle de racisme.

L’inclusivité et la convergence des luttes

Si l’intersectionnalité est un terme réservé aux personnes racisé·es subissant plusieurs types d’oppressions, la notion de convergence des luttes permet de parler de la même chose sans s’approprier un mot qui ne concerne pas les personnes blanches.

La convergence des luttes est le fait de réunir des luttes contre des oppressions qui sont proches. Prenons un exemple : vous souhaitez défendre les droits des femmes. Or, la catégorie sociale « femme » regroupe les femmes cisgenres (qui s’identifient au genre qui leur a été assigné à la naissance) et transgenres (qui ne s’y identifient pas), les femmes dyadiques (non intersexuées) et les femmes intersexuées (« nées avec des caractères sexuels (génitaux, gonadiques ou chromosomiques) qui ne correspondent pas aux définitions binaires types des corps masculins ou féminins »). Il faut donc prendre en compte les problématiques spécifiques aux personnes transgenres et intersexuées, qui sont entremêlées aux problématiques féministes.

Le terme d’« inclusivité » a longtemps été utilisé dans les milieux militants, avant d’être aujourd’hui remis en cause. Utiliser la notion d’inclusivité des luttes, cela revient à les catégoriser. « Inclure » quelqu’un·e dans une lutte, c’est se placer en tant que personne naturellement légitime, au centre de la lutte, et placer l’autre personne à l’extérieur. C’est donc établir une hiérarchie. C’est pourquoi par exemple, chez Simonæ, nous préférons parler d’écriture non sexiste plutôt que de parler d’écriture inclusive.

Le film Pride donne à voir un bon exemple de convergence des luttes ; Maëlys vous en parlait dans son article Lesbiennes et gays au charbon ! L’Histoire derrière le film Pride.

Ce n’est pas parce que vous êtes blanc·he que vous ne pouvez pas vous battre contre le racisme ; il convient seulement de relayer la parole des personnes concernées pour ne pas les invisibiliser. Cela passe notamment par préférer le terme de convergence des luttes pour définir son féminisme quand on n’est pas racisé·e.

Finalement, que dire dans quelles circonstances ?

Une personne blanche peut parler d’intersectionnalité tant qu’elle ne se revendique pas elle-même comme membre d’une lutte intersectionnelle. Comme nous l’avons expliqué dans cet article, l’intersectionnalité est un mot politique intimement lié à l’afroféminisme.

Si vous êtes blanc·he et voulez exprimer le fait que vous vous battez pour plusieurs causes, préférez le terme de convergence des luttes.

Nous espérons que cette explication vous a permis d’affiner votre discours et vous a aidé·e dans votre réflexion féministe ! N’hésitez pas à nous dire en commentaires si une notion militante en particulier vous semble obscure, nous nous efforcerons de l’éclaircir.

Sources

Notes de bas de page

[1]  K. CRENSHAW, Demarginalizing the Intersection of Race and Sex: A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics, U. Chi. Legal F. 139, 1989.