On est le 23 septembre, la Journée internationale de la visibilité bisexuelle (et au passage, la première enquête nationale sur la biphobie a été lancée)  ! C’est l’occasion de parler de la représentation des personnages bisexuels au petit écran. Dans ce premier volet on discutera de la représentation de la bisexualité dans les séries, en particulier pourquoi certains types de personnages sont problématiques et véhiculent des préjugés biphobes.

Les termes « bisexuel·le » et « bisexualité » utilisés dans l’article sont interchangeables avec « pansexuel·le » et « pansexualité ».

C’EST IMPORTANT LA REPRÉSENTATION ?

En tant que femme bisexuelle, j’ai passé mon adolescence à regarder des séries mettant en scène des personnages hétéros, vivant dans un monde d’hétéros (avec de temps en temps un personnage secondaire homo) et puis j’ai découvert les séries pour lesbiennes (comme The L Word, Lip Service…) ! Là c’était tout le contraire : tous les personnages étaient des lesbiennes, dans un entre-soi de lesbiennes (avec de temps en temps, un personnage secondaire hétéro ou gay). Mais où étaient donc les bisexuel·le·s ? Même si je pouvais me projeter dans les deux « types » d’histoire d’amour (celles des séries avec quasiment que des hétéro et celles des séries avec quasiment que des homos), je ne me retrouvais, au final, dans aucun de ces personnages.

Le petit écran me répétait ce que j’avais déjà intériorisé dans la vraie vie : la bisexualité n’existe pas (biphobie, quand tu nous tiens…). Il m’a fallu bien des années pour oublier ça et accepter mon orientation sexuelle. Si j’avais pu voir dans les séries que je regardais un personnage explicitement bisexuel, je me serais probablement dit « Wow, je ne suis pas la seule ». La représentation est importante car elle nous rend réel·le, elle nous visibilise et nous fait devenir normal.

Aujourd’hui, de plus en plus de séries incluent des personnages LGBT+. D’après le dernier rapport du GLAAD [EN] (Gay & Lesbian Association Against Defamation, le GLAAD est une association états-unienne composée de journalistes et d’auteurices qui militent, entre autres, pour une meilleure représentation des personnes LGBT+ dans les médias), 4,8 % des personnages réguliers sur les grandes chaînes états-uniennes (ABC, CBS, The CW, Fox, NBC) sont queer (ça fait 43 personnages LGBT+ contre 854 personnages hétérosexuels). Parmi elleux, 21 personnages sont bisexuels. En ajoutant les personnages des séries du câble et des services de streaming (Netflix, Amazon…), on obtient un total de 83 personnages bisexuels (30 % des personnages LGBT+).

Il y a dix ans, le rapport du GLAAD (2006-2007 [EN]) dénombrait au total seulement 5 personnages bisexuels dans les séries états-uniennes (et aucun n’était présent dans les séries diffusées sur les grandes chaînes). C’est un fait : de plus en plus de personnages bisexuels sont représentés dans les séries. Si l’on peut se réjouir de cette forte augmentation, on peut aussi se poser des questions sur la façon dont sont représenté·e·s les personnes bi·e·s. Alors que la représentation des personnages gays et lesbiens s’améliore petit à petit; iels étant de moins en moins réduits à une métaphore stéréotypée de leur sexualité (voir le dernier rapport du GLAAD [EN]) , on ne peut pas dire que ce soit le cas pour les bisexuel·le·s.

REPRÉSENTATION DES BI·E·S DANS LES SÉRIES : UN REFLET DE LA BIPHOBIE DE LA SOCIÉTÉ

Tout d’abord, il est important de préciser que parmi les 83 personnages bisexuels dénombrés en 2016-2017, il y a beaucoup plus de femmes que d’hommes (64 femmes contre seulement 19 hommes). Cette différence n’est pas anodine : les femmes bisexuelles ont tendance à être hypersexualisées (leur attraction pour les femmes est décrite comme une expérience passagère qui peut plaire à un audience masculine) tandis que les hommes bisexuels ne sont pas bankable (et oui, bien sûr, un homme bi, ça n’existe pas, c’est juste qu’il cache son homosexualité !).

Chaque année, le GLAAD signale que la représentation des personnes bisexuel·le·s dans les séries véhicule de nombreux préjugés sur la bisexualité. Je vous propose de décortiquer plusieurs types de personnages récurrents : celui de lae bisexuel·le manipulateurice, de ce que j’appelle « homo-garou » et du no label.

Læ bisexuel·le manipulateurice : Tyrell dans Mr Robot, Frank Underwood dans House of Cards

[Attention ! Cette partie contient des spoilers sur les séries Mr Robot et House of Cards]

Læ bisexuel·le manipulateurice est un personnage bi qui utilise sa sexualité pour arriver à ses fins ; c’est un personnage manipulateur qui n’est pas digne de confiance et n’a pas de sens moral. Ce sont souvent des hommes qui présentent ces caractéristiques.

Par exemple, dans la série Mr Robot, Tyrell Wellick, un directeur technique de la multinationale E Corp, n’hésite pas, pour obtenir une information vitale à ses yeux, à coucher avec le secrétaire du PDG d’E Corp afin de pirater son téléphone. Tyrell Wellick est par ailleurs marié à une femme, a des rapports sexuels avec elle, et sera décrit au fil des saisons comme un sociopathe, avide de pouvoir, prêt à tout pour arriver à ses fins (même au meurtre). À aucun moment de la série Tyrell n’est explicitement décrit comme bisexuel ; sa sexualité est montrée comme un outil et renforce l’idée de la duplicité du personnage. Grossièrement, si Tyrell couche avec le secrétaire de Price, ce n’est pas parce qu’il est attiré par ce dernier mais uniquement parce qu’il a soif de pouvoir et veut à tout prix obtenir une information.

Meme tyrell Mr Robot bisexualité

Tyrell Wellick, de la série Mr Robot, traduction du meme de Nicole Kristal

Dans la même veine, le personnage principal de House of Cards, Frank Underwood, est marié à une femme, a des rapports sexuels avec cette dernière et couche aussi avec des hommes. Frank n’est jamais explicitement décrit comme bisexuel. Au fil des saisons, il fait un plan à trois avec sa femme et un agent secret, il a l’air d’être attiré par son biographe et il reçoit un appel d’un ex-amant avec qui il était pendant ses études à l’université. La sexualité de Frank n’est pas montrée comme faisant partie de son identité mais plutôt comme étant liée à sa soif de pouvoir et de contrôle. Frank Underwood le dit lui même : « Un grand homme a dit une fois, tout est une question de sexe. Sauf le sexe. Le sexe est une question de pouvoir. ». De cette façon, la définition de la sexualité de Frank n’est jamais abordée, les spectateurices sont censé·e·s se contenter de l’explication suivante : Frank est un homme qui ne se refuse rien, aime contrôler tout le monde et se sentir puissant quand il le souhaite. Ce flou intentionnel laisse certain·e·s spectateurices croire que Frank est en fait un homosexuel refoulé au point que la question de la bisexualité de ce dernier a été directement posée au créateur de la série qui, refusant toute étiquette, a répondu: « Frank est un homme avec un grand appétit. »

La figure de læ bisexuel·le manipulateurice véhicule de nombreux préjugés sur la bisexualité. En n’étant jamais définie comme une orientation sexuelle à part entière mais plutôt comme un outil permettant aux personnages d’assouvir leur soif de pouvoir et de contrôle, la bisexualité est – paradoxalement – invisibilisée. Les bisexuel·le·s sont implicitement montré·e·s comme étant manipulateurices, instables et indignes de confiance.

Læ homo-garou, mi-homo, mi-hétéro : Piper Chapman dans Orange Is the New Black, Willow Rosenberg dans Buffy contre les vampires, Jenny Schecter et Alice Pieszecki dans The L Word

[Attention ! Cette partie contient des spoilers sur les séries Orange Is the New Black, Buffy contre les vampires et The L Word]

Montre bisexualité american dad

Montre tirée du dessin animé American Dad avec un cadran « Hétéro – Homo » et une petite part « Curieux.se » au milieu

Mi-hétéro, mi-homo, læ homo-garou se transforme selon les besoins des scénaristes. Malheureusement, ce sont souvent des femmes qui interprètent ce type de rôles. En effet, un préjugé commun est de considérer que les femmes peuvent « expérimenter » et avoir une aventure avec une autre femme ou un homme avant de « se décider » et « choisir » entre l’hétérosexualité et l’homosexualité. La bisexualité serait donc une « phase », un état intermédiaire et non une orientation sexuelle à part entière.

L’exemple d’homo-garou le plus marquant de ces dernières années est le personnage de Piper Chapman, l’héroïne de Orange Is the New Black. Dans la saison 1, on la voit hésiter entre deux relations : continuer sa relation stable mais ennuyeuse avec un homme Larry ou renouer avec son ex-copine, la dangereuse Alex. Piper est considérée comme hétérosexuelle quand elle est avec Larry et comme homosexuelle quand elle relationne avec Alex. À aucun moment Piper ne se définit comme bisexuelle. Sa bisexualité est invisibilisée par les autres personnages tout au long de la série : Alex la décrit comme étant une fille hétéro ; Larry finira par croire qu’elle est lesbienne ; d’autres personnages la décrivent comme une « ex-lesbienne ». Cette représentation de la bisexualité est nocive car elle véhicule des préjugés biphobes comme quoi les femmes bisexuelles sont infidèles et finissent toujours par se mettre en couple avec des hommes.

Meme Piper Chapman bisexualité

Piper Chapman, de la série Orange Is the New Black, traduction du meme de Nicole Kristal

Dans Buffy contre les vampires, Willow Rosenberg a pendant les trois premières saisons exclusivement des relations amoureuses et sexuelles avec des hommes. Sa relation avec le loup-garou Oz est longuement développée et puis, à partir de la saison 4, elle commence une nouvelle relation avec une femme, Tara, et se considère à partir de ce moment comme lesbienne. En gros, Willow devient lesbienne alors que même après son coming-out, elle est attirée par des hommes (par exemple, elle trouve Dracula sexy). La possibilité de faire de Willow un personnage bisexuel a été vaguement esquissée quand Willow rencontre son double vampirique maléfique qui est bisexuel et en déduit qu’elle doit être « un peu lesbienne ». Mais Willow « la gentille » deviendra totalement lesbienne à partir de sa relation avec Tara tandis que Willow vampirique « la méchante » restera une bisexuelle dépravée hypersexualisée (on a un peu un combo biphobe entre le gay-washing de Willow et l’hypersexualisation de Willow la méchante vampire bisexuelle).

Dans The L Word, on retrouve ce même procédé : Alice et Jenny sont deux femmes bisexuelles qui, au début de la série, ont un parcours très différent. Alice se définit comme étant bisexuelle et n’hésite pas à revendiquer son identité tandis que Jenny, tout en étant dans une relation avec un homme, découvre son attirance pour les femmes. Et pourtant, passée la saison 1, Alice et Jenny deviennent littéralement des lesbiennes. Le copain de Jenny, Gene, lui dit qu’elle est lesbienne et c’est accepté comme un fait pendant tout le reste de la série. Quant à Alice, sa transformation en lesbienne sera totale à partir de la saison 3 où elle fera elle-même des blagues biphobes.

La figure de l’homo-garou pose problème car la bisexualité n’est jamais montrée comme une orientation sexuelle valide mais comme une phase de transition (vers l’hétérosexualité ou l’homosexualité). Ces personnages pourraient faire un coming-out en tant que bisexuels mais ce n’est jamais le cas ; l’hypothèse de la bisexualité n’est même pas émise. Il est important de représenter des personnages qui doutent et qui ne savent pas définir leur orientation sexuelle. Cependant, il est encore plus important de visibiliser l’option « je suis peut-être bisexuel·le » au lieu de faire une pirouette scénaristique et de transformer les personnages en 100 % hétéro ou 100 % homo.

Læ no label : Oberyn Martell dans Game of Thrones, Annalise Keating dans How to Get Away with Murder

[Attention ! Cette partie contient des spoilers sur les séries Game of Thrones et How to Get Away with Murder]

no label est ce personnage qui a ouvertement des relations sexuelles avec des hommes et des femmes – qui est donc clairement bisexuel – et pourtant sa bisexualité ne sera jamais nommée ni discutée. Les no label n’étiquettent pas leur orientation sexuelle. Ce type de personnages diffère du bisexuel·le manipulateurice car leur bisexualité n’est jamais « justifiée » par une soif de pouvoir ou un moyen d’arriver à leurs fins. Iels diffèrent aussi de l’homo-garou car ces personnages ne seront jamais définis comme hétérosexuels ou homosexuels, leur sexualité n’étant jamais mentionnée.

Dans Game of Thrones, Oberyn Martell est un bel exemple de no label. On voit Oberyn être attiré par des hommes tout en étant dans une relation amoureuse et sexuelle avec une femme, faire des plans à trois avec des hommes et des femmes… Quand Olyvar lui demande s’il est « autant attiré par les uns que par les autres », Oberyn répond : « quand il s’agit d’amour, je ne choisis pas mon camp » ; une belle pirouette pour ne pas mentionner la bisexualité (après tout, Oberyn aurait pu dire : « eh bien oui mon loulou, je suis bisexuel, c’est comme ça que marche ! »). Vous me direz que le terme « bisexuel » n’existe peut être pas dans Westeros, soit. Dans ce cas-là, pourquoi Pedro Pascal, l’acteur incarnant Oberyn, insiste-t-il sur cette absence d’étiquette ? En effet, dans une interview pour le magazine Vulture [EN], il déclare qu’Oberyn « ne discrimine pas dans ses plaisirs », que c’est un homme qui « ne se refuse rien dans ses expériences sensorielles, que ce soit du vin, de la nourriture, un homme ou une femme », « ce qui est beau est beau ». C’est super cet hymne à la beauté et au plaisir mais ça serait encore mieux si Pedro Pascal pouvait dire « Oberyn est bisexuel ».

On retrouve cette absence d’étiquette dans How to Get Away with Murder avec le personnage d’Annalise Keating. Annalise est clairement attirée par les hommes, elle a été mariée à Sam Keating et a comme amant Nate Lahey. Dans la saison 2, on apprend qu’elle a été en couple avec une femme, Eve Rothlo, qu’elle fréquentera à nouveau dans la suite des épisodes. Et pourtant, à aucun moment Annalise ne se définit comme bisexuelle. À la fin de la saison 2, Eve et Annalise se disputent : Eve lui demande directement pourquoi elle l’a quittée, Annalise répond alors : « parce que je ne suis pas homosexuelle ». C’est assez clair dans la série que Annalise rejette la possibilité d’être bisexuelle. Ce rejet est à l’origine de questionnements [EN] chez les fans ; certains vont même jusqu’à dire qu’Annalise n’est pas vraiment attirée par les femmes, que sa relation avec Eve est unique et que par conséquent il n’est pas nécessaire de la définir comme bisexuelle. Le créateur de la série, Peter Nowalk, a dû se justifier à propos de ce choix scénaristique ; dans une interview [EN], il confie : « J’ai reçu beaucoup de tweets de la communauté bisexuelle me demandant si on allait définir l’orientation sexuelle d’Annalise ; la faire dire (ou qu’un autre personnage dise) qu’elle est bisexuelle […] Je comprends tout à fait pourquoi c’est important. Mais j’écris du point de vue du personnage et si Annalise devait se décrire, elle dirait qu’elle est une personne sexuelle. […] Je pense juste qu’Annalise a une façon très spécifique de vivre sa vie et que ce n’est pas à travers des étiquettes. »

Meme Annalise Keating bisexualité

Annalise Keating, de la série How to Get Away with Murder, meme traduit de Nicole Kristal

En ne prononçant jamais le mot qui commence par « B », la visibilité mais aussi la validité de la bisexualité sont réduites. Avec læ no label, les bisexuel·le·s sont paradoxalement visibles et invisibles en même temps. Visibles car on voit clairement au petit écran des personnages ayant des relations sexuelles avec des hommes et des femmes et invisibles car ces même personnages ne se considèrent pas bisexuels et préfèrent ne pas définir leur orientation ; iels aiment juste la vie, le plaisir, le sexe… Bref, le mot « bisexuel·le » devient tabou sous couvert de la fluidité de l’orientation sexuelle.

Je suis fan de la plupart des séries que j’ai mentionnées dans cet article : j’ai binge-watch Game of Thrones, je suis surexcitée à chaque nouvelle saison de Orange Is the New Black, j’ai vu tous les épisodes de The L Word… Le problème ne réside pas dans les séries en elles-mêmes (leur scénario, leurs personnages…). Je trouve même certaines héroïnes excellentes, comme Piper Chapman ou Annalise Keating, mais ce qui pose problème est la façon dont est représentée la bisexualité. En ne montrant jamais la bisexualité comme une sexualité à part entière, ces séries véhiculent des préjugés biphobes, le plus tenace étant que la bisexualité n’existe pas. Il est apparemment plus simple de parler d’orientation sexuelle fluide, de recherche du plaisir ou de soif de pouvoir que de discuter ouvertement de bisexualité. Heureusement, il existe des séries qui développent des personnages bisexuels qui sont sortis du placard… Des personnages à (re)découvrir prochainement dans le deuxième volet de « Séries et bisexualité » .

Ressources pour aller plus loin

« To bi or not to bi  – Bisexualité et biphobie » [FR] : un article de Simonæ sur la biphobie et ses conséquences sur la santé mentale.

« Pourquoi a-t-on besoin de plus de personnages bisexuels ? » [FR] : un article de Douxbidou.

« Bisexuality in the Media: Where are the Bisexuals on TV? » « La bisexualité dans les médias : où sont les bisexuel·le·s à la télé ? »  [EN]  : un article du site Bisexual.org sur l’invisibilité des bisexuel·le·s sur le petit écran.

« No Bisexuals TV trope » [EN] : le trope de l’invisibilisation des bisexuel·le·s (vous trouverez des liens vers d’autres tropes associés aux personnages bisexuels).

« The Trope of the Evil Television Bisexual »  « Le trope du méchant bisexuel à la télé »  [EN] : un article de The Atlantic qui développe la figure du bisexuel manipulateur et en quoi cette représentation pose problème.

« Will « Orange Is the New Black » Finally Acknowledge Bisexuality? » « Est-ce que Orange Is the New Black reconnaîtra enfin la bisexualité ? »  [EN] : un article de Cosmopolitan qui montre en quoi Piper de OITNB est problématique en tant que représentation de personne bisexuelle.

« ‘Buffy the Vampire Slayer’ and Bisexual Representation » « Buffy contre les vampires et représentation de la bisexualité » [EN] : un article de Bitch Flicks qui fait le point sur la représentation de la bisexualité dans l’univers de Buffy contre les vampires.