Alors que se clôture le Festival d’Avignon, ça vous dit un petit plongeon théâtral ? En ville, à la campagne ou sur la plage, nous vous laissons découvrir le fruit de nos læctures du mois.

Titus n’aimait pas Bérénice de Nathalie Azoulai

Wanderingfowl : Ce mois-ci, je n’ai pas lu une pièce, mais un roman très étroitement lié au théâtre, puisqu’il s’agit de Titus n’aimait pas Bérénice, écrit par Nathalie Azoulai.

Les problématiques liées au théâtre y sont omniprésentes, notamment à travers le récit de la vie de Jean Racine. De son enfance au monastère à sa mort en passant par sa découverte des langues antiques, sa révérence incommensurable pour son jeune roi, sa plongée dans le théâtre sévèrement réprouvée par l’Église et ses amours tumultueuses, la vie du célèbre dramaturge est passée au crible sous une très jolie plume.

Mais ce n’est pas tout : il y a une autre intrigue entremêlée à celle-ci, l’histoire d’amour brisée d’une Bérénice et d’un Titus de l’époque contemporaine. Pleine de tristesse et de rancœur, la Bérénice d’aujourd’hui vient de vivre une rupture éprouvante avec un homme marié. Le va-et-vient entre les deux est très troublant au départ, puisqu’il n’est jamais défini comme tel et l’on passe sans explication d’une femme acerbe ayant vécu une rupture douloureuse à l’enfance monastique d’un jeune garçon inconnu. Mais bien vite, le parallèle s’effectue et l’identité du fameux Jean est claire.

J’ai adoré cette lecture, qui m’a tenue en haleine de bout en bout ; tant dans la France du XVIe siècle que dans celle de notre époque. À lire sans une once d’hésitation !

Suzanne takes you down de Nadège Prugnard

TW : nazisme, mention de mort et de fusillade, de viol, de torture et d’agression.

Maëlys : Pour celleux qui ne connaissent pas (encore ?) Nadège Prugnard, oubliez ce que vous pouvez connaître de l’écriture théâtrale classique. Sur la forme le texte peut paraître abrupt – peu de ponctuation, de long monologues sur plusieurs pages par exemple – mais c’est aussi ce dépouillement qui rend sa parole encore plus vraie, plus sincère et plus libre.

Suzanne, nom de code Takes you down, est morte fusillée sur scène le 16 novembre 1943 à Vichy. Fantôme corrosif, elle vient cracher son histoire, rappeler au monde les mort·es. Agente du renseignement pour la Résistance, elle a usé de son corps pour s’approcher des officiers de la Wehrmacht et leur soutirer des informations. Elle a vu son amour périr, et ses proches aussi sont mort·es ou déporté·es. C’est pour elleux et pour tou·tes les autres que Suzanne s’enrage.

Pour écrire ce texte, Nadège Prugnard a recueilli des témoignages de résistant·es auvergnat·es, qu’elle fait résonner avec notre société actuelle. Elle nous livre une parole caustique, douloureuse, qui nous essouffle à la lecture, nous transperce.

J’ai adoré lire cette pièce, c’est un superbe texte qui sur scène doit chambouler encore plus. Il est cependant très difficile, à cause notamment de descriptions graphiques de torture, de viol, d’agressions et autres horreurs du régime nazi.

L’odeur des planchesde Samira Sedira

Maëlys : Samira Sedira a 44 ans quand elle reçoit ce que chaque intermittent·e redoute : une lettre de Pôle emploi annonçant la fin de ses droits à l’allocation chômage. Elle perd son statut, sans contrat à l’horizon, avec un téléphone qui reste désespérément silencieux depuis de longs mois. Elle qui, pas si longtemps auparavant, jouait dans les plus grands théâtres, se retrouve abandonnée à son sort. Elle avait marqué le public à Avignon, en interprétant une ouvrière perdant son emploi et aujourd’hui, c’est elle qui voit son monde s’effondrer, et qui doit trouver une solution pour survivre. Que faire quand on a vécu depuis plus de vingt ans uniquement pour le théâtre, quand la voie qu’on a choisie se referme sous nos yeux ? Samira Sedira devient femme de ménage, et souffre de cette chute qui la ramène à ses origines, lui rappelle ses parents, immigré·es, vivant dans une grande précarité. Elle qui avait réussi à sortir de ce schéma, s’y retrouve à nouveau. Elle disparaît. Elle se sent invisible aux yeux des personnes qui l’embauchent, elle disparaît des salles de théâtre, s’efface des conversations pour ne pas avoir à parler d’elle et de ce qu’elle devient. La fatigue, la lente dépossession de soi, les gestes qui deviennent mécaniques, l’invisibilité, Samira Sedira nous retranscrit tout cela.

Samira Sedira décrit tour à tour ses souvenirs de famille, celle qui l’a vue naître, et celle avec qui elle a vogué au théâtre pendant 20 ans, et sa vie d’après la fin de droits. Elle est nostalgique de cette odeur des planches qu’elle n’oubliera jamais, et en colère contre les personnes qui ont choisi de ne pas entendre ses appels au secours.

Son roman se dévore, il est compliqué de le poser pour ne pas le lire d’une traite. Samira Sedira a un propos tranchant, une plume incisive, elle nous enveloppe d’une vague d’émotions, nous transporte dans ses souvenirs comme si nous y étions. C’est une œuvre percutante.

Alcoolde Nadège Prunard

TW : alcool, alcoolisme

Maëlys : Elle en parle comme d’un « poème toxique entre la bouteille et le stylo » et je ne pense pas pouvoir trouver de meilleur description. Dos à son audience, face à un miroir déformant, Fany peau-de-whisky parle de l’alcool, ce vice qui la ronge, elle nous emmène dans la solitude de la maladie. Elle a besoin de dire, d’écrire cette emprise de l’alcool sur elle. On perçoit le cercle sans fin, la douleur de ne plus vouloir continuer mais de ne pouvoir faire autrement. Ses mots résonnent, frappent, cognent. Elle malmène nos émotions comme l’alcool la blesse. Nadège Prugnard transcrit la douleur, l’impatience et la nécessité de la boisson, et celle de l’écriture, qui envahit car c’est la seule manière de survivre.

 
Parmi la liste des lectures proposées du dernier club de læcture se trouvaient également deux œuvres dont nous vous avions déjà parlées : Sale Hope de Marine Auriol et À plate couture de Claudine Van Beneden.

Et en août, on lit quoi ?

Élargissant le champ de notre sélection du mois dernier dédiée au théâtre, nous vous proposons de consacrer le mois d’août à lire des ouvrages sur les arts ! Voici quelques idées :

Que vous soyez ou non en vacances, le club de læcture vous souhaite un bel été plein de livres !