Le mouvement queer insurrectionnel Bash Back! était un réseau de cellules anarchistes queers actives aux États-Unis entre 2007 et 2011. Il est né d’un appel à la préparation d’une résistance contre les congrès des Partis républicain et démocrate. Durant toute la durée de ce mouvement, ces cellules ont déployé en abondance des réflexions et des mobilisations contre le système hétéro-cisnormatif : d’outils théoriques et pratiques…   vers la plus queer des insurrections !

L’écoute de ce morceau est conseillée durant la lecture de l’article :


(Attention, le clip est NSFW.)

Ces discours ont été rassemblés dans l’ouvrage Queer Ultra Violence : Bash Back! Anthology, publié en 2011 chez l’éditeur Fray Baroque et traduit en 2016 en français aux éditions Libertalia.

Vers la plus queer des insurrections nous livre des pistes de réflexion militante sur l’articulation entre nos identités et les biopouvoirs [1], « la force qui régit nos corps mais aussi l’espace entre nos corps », ainsi que des aperçus historiques de la naissance, de l’évolution et de la mort du mouvement Bash Back! en lui-même.

Rejetant toute forme d’institutionnalisation, ces textes redéfinissent ce qui est queer, en se pensant en dehors du cadre des politiques LGBT+, en dehors d’une normalisation et d’une uniformisation des luttes, des corps et des individu·es. Ils opèrent ainsi une scission de l’appropriation bourgeoise et politicienne de ces luttes, car elle conduit à une acception de ce qui est queer comme synonyme de « L  »  , « G  », « B  » et « T » : une représentation des personnes queers comme n’aspirant qu’à un idéal de la famille moyenne, au moule hétéronormatif.

Ici, il est rappelé que le queer est au contraire intrinsèquement lié à la rébellion, dans la rue comme dans les corps, ainsi qu’au refus de l’assimilation des identités et de luttes. Ces luttes queers rejettent la normalité dans sa totalité. Ce qui est queer, celleux qui le revendiquent, sont défini·es en opposition aux « personnes normales » : iels (se) pensent en dehors des logiques de pouvoir les marginalisant et les excluant. Cette révolte doit donc se dérouler non par le biais des textes de loi et des universitaires, mais par les individu·es elleux-mêmes.

« En déstabilisant et en problématisant la Normalité, nous pouvons déstabiliser et mettre à mal la Totalité. »

Vers la plus queer des insurrections propose aux personnes queers de lutter, tout simplement, pour leur liberté sous toutes ses formes : une liberté politique (sous l’angle du non-étatisme plutôt que de l’anti-étatisme anarcho-capitaliste [2]), sexuelle et de corps totale. Afin de gagner notre libération sur tous les aspects où l’on en est privé·es.

Dans sa structure même, l’ouvrage rend compte de cette effervescence créatrice insurrectionnelle ayant animé les membres du mouvement : les thèmes abordés, le ton employé – l’humour, parfois grinçant, la colère ou le nihilisme – sont multiples et fluctuants ; comme autant de moyens pour approcher cette insurrection mis à la disposition des lecteurices. Le rapport au genre, à l’identité, à la sexualité, y est problématisé, pour que chacun·e se l’approprie en son for intérieur et devienne à la fois théoricien·ne et combattant·e insurrectionnel·le queer : pour « dynamiter la distinction entre la théorie et la vie ».

Pourquoi le lire ?

Vers la plus queer des insurrections propose aux personnes queers de nombreuses pistes de réflexion à mener dans une société forçant une incorporation au modèle dominant – cisgenre, hétérosexuel, blanc, valide – tout en laissant ces personnes au ban de la société. Il se dégage de cette anthologie une énergie, une ardeur plus que bienvenues et donnant tout son sens au concept de « fierté », susceptible de fleurir en dehors du biopouvoir comme point de référence et d’ancrage. Vers la plus queer des insurrections n’appelle pas à « faire avec » les oppressions, mais à « agir contre » elles.

Toujours pertinents et souvent surprenants par leur approche, ces essais et communiqués sont un délice à lire et sauront à coup sûr réchauffer, de leur flamboyance rose et noire, les cœurs anarcha-queers étouffés sous la grisaille de l’hétéro-cistem.

« Si nous voulons un monde sans retenue, nous devons réduire ce monde en poussière. Il nous faut vivre au-delà de toute mesure, aimer et désirer ravageusement. Il nous faut comprendre et sentir la guerre sociale. Nous pouvons apprendre à être une menace, devenir la plus queer des insurrections. »

Titre : Vers la plus queer des insurrections
Auteurices : Fray Baroque et Tegan Eanelli
Traducteurices : Diabolo Nigmon et Decibel Espanto
Éditions : Libertalia
Genre : anthologie
Nombre de tomes : 1
Pages : 150
Prix indicatif : 13 €
ISBN : 9782918059929
Date de publication : 20 octobre 2016

[1] Selon Michel Foucault, il s’agit de l’exercice du pouvoir sur les corps (pour les discipliner) et sur la population (pour la contrôler), par des mécanismes normalisateurs. Le pouvoir, globalisateur (sur la population) et individualisant (sur le corps) prendra donc en charge la vie des individu·es, par exemple leurs relations et leur sexualité.

[2] Le courant libertaire anarchiste a pour but de développer une société sans domination ni oppressions, sans État ni Église. À l’inverse, la pensée libertarienne ou anarcho-capitaliste prône un pouvoir central complètement effacé au niveau économique et social, une « liberté individuelle totale » dans une économie de marché universel.