Sylvia Federici est professeure de sciences sociale à l’université Hofstra de Long Island. Son militantisme s’inscrit dans la tradition du féminisme autonome, qui lutte pour l’autonomie par rapport au capitalisme, à l’État et aux syndicats. Ce mouvement naît en Italie dans les années 1970 sous le nom d’ « Autonomia Operaia ».

Son ouvrage le plus connu est Caliban et la Sorcière, publié en en 1998. Dans celui-ci, l’autrice conteste l’argument exposé par Karl Marx selon lequel l’accumulation primitive est un précurseur du capitalisme, y substituant celui selon lequel cette accumulation serait un élément fondamental du capitalisme, cette accumulation nécessitant un apport permanent du capital exproprié.

Elle contestera également Foucault et son concept du biopouvoir, celui-ci ayant exclu de son analyse l’oppression institutionnalisée contre les femmes, tout comme Karl Marx dans son analyse de la lutte des classes.

Ce qui est à la fin se retrouve au début

En commençant à lire Caliban et la Sorcière, je dois avouer que j’avais certaines appréhensions : il est en soi extrêmement ciscentré, et je ne connaissais pas l’autrice et son travail autrement. Mais s’il se concentre sur des aspects pour lesquels ne seraient a priori concerné·es que les personnes disposant d’un vagin, j’ai trouvé au fil de ma lecture que si l’autrice élaborait son propos sur l’exploitation vécue par les femmes cisgenres, elle n’étend son propos que pour mieux l’amener à des considérations clairement matérialistes et universelles dans un contexte de convergence des luttes. Ainsi, Sylvia Federici fonde par cet ouvrage une analyse de l’institutionnalisation de la misogynie et du rabaissement des femmes en tant que rapports de classe avec l’idéologie dominante et le système patriarcal.

Il est donc aisé d’étendre le propos de cet ouvrage à la transphobie, elle aussi institutionnelle. Ou comme elle-même l’a dit : « Au même moment, je vois des femmes plus jeunes qui commencent à se réapproprier certains de ces termes, qui réalisent que certaines des problématiques que le vieux mouvement des femmes combattaient étaient encore ouvertes, que finalement nous ne sommes pas de l’autre côté de la montagne. Elles y reviennent, mais d’une nouvelle manière : avec plus de conscience de la convergence des luttes, de la diversité, des différents types de femmes, toutes les questions trans*, etc. J’ai hâte de voir l’évolution de ce nouveau mouvement des femmes. »

De quoi ça parle ?

La première critique faite à Karl Marx est d’avoir exclu de son analyse de la lutte des classes les femmes, et la tendance constante au cours des siècles depuis le Moyen-Âge de la part des autorités normatives d’avoir exercé un contrôle social et moral sur leur autonomie, leur corps ainsi que sur leur organisation contre ces mêmes instances. Cela se retrouve dès le Moyen-Âge dans le contexte des luttes antiféodales, qui ont été un terreau fertile aux contestations des rapports inégalitaires des genres.

La présence des femmes a été avérée dans le cadre de la lutte contre les enclosures, lorsque l’agriculture traditionnelle et coopérative a peu à peu été transformée en système de propriété privée des terres cultivées : des exemples fournis montrent ainsi une présence conséquente des femmes dans la lutte contre le clôturage des terres au cours du 17e siècle. Celles-ci étaient les principales perdantes de cette évolution du rapport à la propriété : les alternatives ouvertes aux hommes leur étant fermées (se faire mercenaires leur était interdit, et le vagabondage les soumettait à des violences sexuelles) ; et si un appauvrissement général de la population ouvrière se constate à cette époque, les femmes furent plus touchées que les hommes. L’autrice avance notamment qu’une des conséquences des enclosures fut que les femmes furent de plus en plus souvent reléguées au travail reproductif.

Dans un contexte capitaliste, seule la production pour le marché était considérée comme créatrice de valeur et la « reproduction des travailleureuses » était donc considérée comme n’en ayant aucune ; les femmes furent donc soumises à l’autorité de leur mari, car seuls aptes à produire de la valeur monétaire. D’un autre côté, le rapport entre accumulation primitive, travail et population se resserra drastiquement au lendemain de l’épidémie de peste ayant frappé l’Europe. Elle provoqua une chute dramatique de la démographie dans toute l’Europe, ce qui favorisa l’émergence du biopouvoir, du contrôle normatif du corps des femmes : puisque les instances normatives en vinrent, par ce biais, à chercher à réguler la procréation et le contrôle des femmes sur celle-ci.

Cela est également à mettre en lien avec la conception du monde dont les sorcières étaient détentrices. Celui-ci était en opposition totale avec ce que le capitalisme fera du monde. La montée du capitalisme, auquel préexistait un monde qualitatif, présupposait le monde quantitatif dans lequel nous nous trouvons. Le monde des sorcières excluait donc de fait toute régulation du procès du travail, puisque les choses étaient valides en tant que telles, obtenables littéralement par magie, et non en raison de leurs fondements, ou de la rationalisation du monde et du travail : ainsi, Francis Bacon dira que « la magie tue l’industrie » [1] ; et pour que l’essor du capitalisme puisse se faire, le monde enchanté devait disparaître en faveur du monde rationnalisé.

Tout au long de l’ouvrage, l’autrice développera ensuite qu’ont été taxées de « sorcellerie » tous les mouvements, pensées et comportements en opposition à la société des classes qui commençait à se mettre en place : puisque les individu·es étaient considéré·es comme des matériaux bruts au service d’une politique économique monétaire, la « force de travail », toute forme de transgression des normes reproductives fut diabolisée, comme l’entrave à la natalité ou toutes formes de sexualités non-reproductives. Le corps des femmes était aux mains de l’État, parfois de la manière la plus littérale possible puisque les hommes médecins se substituèrent aux sages-femmes qui, si elles souhaitaient continuer à exercer, devaient espionner les femmes et rapporter à l’État toute tentative d’interruption de grossesse.

Cela s’est fait en parallèle avec une mécanisation du concept de corps, qui n’était devenu qu’un vecteur de la production capitaliste et non plus un concept en soi ; l’individu raisonné (avec comme individu-type l’homme capitaliste et bourgeois) étant celui parvenant à mettre en place un contrôle de son corps, à s’en détacher, tout comme le capitalisme mettra un place un contrôle du corps social : « la naissance du corps au 16e siècle allait ainsi marquer sa fin, parce que le concept du corps allait cesser de définir une réalité organique spécifique pour devenir un marqueur politique des rapports de classe et du déplacement des frontières continuellement redéfinies que ces rapports produisent sur la carte de l’exploitation humaine. »

La diabolisation de la sexualité, en particulier féminine, est à comprendre dans ce sens, puisqu’elle renvoyait à ce que le corps pouvait avoir d’animal, faisant « perdre la tête » aux hommes, ce qui allait à l’encontre d’une altérisation du corps comme outil de travail : elle (tout comme le sentiment amoureux) remettait en cause la capacité des hommes à se gouverner eux-mêmes. Une femme sexuellement active était donc une menace contre l’ordre capitaliste, puisqu’elle subvertissait le sens des responsabilités de l’homme.

C’est ainsi également que le travail du sexe fut criminalisé, en le liant à la sorcellerie ; le sexe n’était vu que dans le but de corrompre et tromper les hommes, dans un rapport stérile et donc non-reproductif. C’est par ce biais que l’archétype de la sorcière vieille et laide est né : de par son aspect et sa stérilité, de telles femmes toujours sexuellement actives étaient méprisées au plus haut point. Cela étant en opposition au Moyen-Âge, où travailleuse du sexe et sorcière étaient vues comme des personnages positifs effectuant un service social pour la communauté.

C’est dans ce contexte que s’expliquent les chasses aux sorcières, par une organisation politique visant à placer les femmes sous la tutelle d’un nouvel ordre patriarcal dans lequel les femmes n’étaient plus vues que comme ressources économiques ; il s’agissait donc d’une attaque à la résistance des femmes face aux avancées capitalistes, en vertu de leur sexualité, de leur potentiel contrôle de la population et de leur aptitude à soigner. Ici, Sylvia Federici cite l’auteur Michael Taussig, selon lequel « les croyances diaboliques surviennent dans les cadres historiques où un mode de production est supplanté par un autre » ; sont citées en exemple les très nombreuses horreurs liées à l’infanticide dont ont été accusées les sorcières : « l’aspect vague de l’accusation, le fait qu’elle soit impossible à prouver, tout en évoquant le maximum d’horreur possible, impliquait qu’elle pouvait être utilisée pour punir toute forme de contestation et pour semer le trouble » ; acception qui fut utilisée en 1871 par la bourgeoisie parisienne en associant les communardes aux sorcières, par la création du mythe de la pétroleuse : il suffisait qu’une femme soit pauvre, mal vêtue, ou qu’elle porte un cabas ou une bouteille pour être soupçonnée de mettre en péril l’ordre social.

L’autrice continue son analyse sous ce même angle dans le cadre de la colonisation européenne sur le continent américain. Le crime de sorcellerie était alors utilisé comme une « stratégie délibérée pour répandre la terreur, annihiler les résistances, réduire au silence des communautés entières et dresser les gens les uns contre les autres. Il s’agit également d’une stratégie d’enclosure qui, suivant les contextes, pouvait être une enclosure de la terre, du corps et des relations sociales. Par-dessus tout, la chasse aux sorcières a été, tout comme en Europe, un outil de déshumanisation et, à ce titre, la forme paradigmatique de la répression justifiant esclavage et génocide. »

L’imagerie européenne visant à diaboliser les femmes a été reprise lors de la colonisation des continents américain et africain (notamment celle des sabbats), visant à avilir les populations natives et ainsi justifier les génocides et l’esclavage auxquelles elles ont été soumises. Cela eut pour but également de lutter contre les résurgences de sentiments d’identité, comme avec le mouvement Taki Unquy, appelant à une opposition à la collaboration avec les européens, au sein duquel les femmes constituaient un noyau dur – certaines organisant les communautés, d’autres devenant officiantes principales dans le culte des huacas masculins (ce qui leur était interdit avant la conquête), ou faisant des simulations de confessions auxquelles étaient soumis les peuples. Une situation similaire se retrouva au Mexique méridional et central et plus récemment sur le continent africain.

L’autrice conclut en disant que ces dynamiques de pouvoir sont toujours présentes aujourd’hui, et que l’accumulation primitive menaçant les communautés est toujours d’actualité. « Dès que nous délestons les procès de sorcières de leurs atours métaphysiques, nous apercevons à quel point ce sont des phénomènes qui sont extrêmement proches de ce que nous vivons, ici et maintenant. »

Ce n’est là qu’un résumé rapide – et je l’espère, exhaustif et compréhensible – de ce merveilleux ouvrage que j’ai pris énormément de plaisir à lire. Il reste assez complexe à lire (et à résumer), mais le résultat a clairement été à la hauteur de mes attentes, tant sur le plan militant que sur le plan personnel. Si le contenu peut s’avérer complexe, surtout sans connaissance solide de concepts du féminisme matérialiste, j’irais jusqu’à dire que la lecture de cet ouvrage est extrêmement importante dans une optique de solidification d’une pensée féministe – si vous êtes prêt·es à y investir des cuillères.

[1] BACON F., 1870. « The Advancement of Learning » dans The Works of Francis Bacon, t.3, Londres, Longman.