Le space opera (littéralement « opéra de l’espace ») est un sous-genre de science-fiction décrivant des aventures complexes se déroulant dans l’espace (avec plein de vaisseaux, d’extraterrestres, de planètes inconnues et de nouvelles technologies !). Avec le développement de l’astronomie dans les années 1920, l’espace apparaît dans l’imaginaire collectif comme la dernière frontière à franchir, un terrain d’exploration infini et mystérieux. Les space opera relaient ce rêve et sont très populaires (et le deviendront encore plus dans les années 1960 à cause de la course à la conquête spatiale due à la Guerre froide) ; vous connaissez probablement les sagas comme Star Trek ou Star Wars. À ses débuts, dans les années 1940, le space opera était considéré comme un sous-genre « masculin » car décrivant des épopées guerrières mais au fil des années, de plus en plus d’autrices s’y sont illustrées (et ce, même dans les space opera militaires). Parmi elles, je vous propose de découvrir Becky Chambers et de voyager dans un futur moins oppressif que notre présent.

L’autrice : Becky Chambers

Becky Chambers est une nouvelle autrice états-unienne de science-fiction. Elle a elle-même fait publier son premier roman, L’Espace d’un an, à l’aide d’une campagne kickstarter en 2014 alors qu’elle était free-lance et travaillait en tant que chroniqueuse et testeuse de jeux vidéos. Elle a été ensuite repérée par une maison d’édition britannique qui a publié son roman au Royaume-Uni. Becky Chambers est lesbienne et fait donc partie, au sein de la minorité d’auteurices de science-fiction qui sont des femmes, d’une autre minorité, celle des LGBTQIA+.

L’Espace d’un an

Couverture du livre

Couverture de L’Espace d’un an

Laissez-vous embarquer à bord du Voyageur, un vieux vaisseau qui a pour fonction de creuser des tunnels dans l’espace ! Ne vous attendez pas à des guerres ou à des batailles spectaculaires, le Voyageur n’est pas un vaisseau militaire mais plutôt un vaisseau de chantier de voirie de l’espace qui permet de relier des points éloignés de la galaxie.

L’équipage est mixte, c’est-à-dire qu’il est composé de plusieurs espèces intells [terme qui fait référence aux « espèces intelligentes », qui ont les capacités d’aller dans l’espace] : quatre Humain·e·s, une Aandrisk, un Grum et une paire sianate. On découvre l’équipage à travers les yeux de Rosemary, la nouvelle recrue, embauchée comme greffière pour s’occuper des formalités administratives. Rosemary est une Humaine, elle débarque sur le Voyageur pour son premier emploi, elle vient de Mars, elle n’a jamais voyagé dans l’espace – pire, elle a le « mal de l’espace » – et elle n’a jamais cohabité en communauté avec des extraterrestres ! Elle est donc le personnage principal parfait pour nous faire découvrir l’univers complexe de L’Espace d’un an. Le roman commence par l’arrivée de Rosemary puis, au fil des pages, on vit avec l’équipage et on s’attache au fur et à mesure à tous les personnages.

Les personnages féminins développés sont excellents, tous autant badass les unes que les autres, que ce soit du côté des Humain·e·s ou du côté des différentes espèces extraterrestres. Dans l’équipage du Voyageur, deux femmes sont à des postes techniques : il y a la pilote aandrisk téméraire et l’ingénieure mécanique ultra compétente ; la troisième femme de l’équipage est la nouvelle recrue humaine, Rosemary, qui malgré son métier très administratif va avoir un rôle significatif grâce à ses connaissances et sa maîtrise d’une langue extraterrestre. Dans les personnages secondaires, on retrouve également de nombreuses femmes, comme l’amante du capitaine du Voyageur qui est elle-même capitaine d’un vaisseau d’approvisionnement militaire en zone de combat (et a bien plus de cicatrices que lui), et tout un ensemble de femmes de toutes espèces qui ont des métiers variés : soldates, docteures, marchandes, politiciennes, ingénieures, monarques…

Dans L’Espace d’un an, la Terre n’est plus propice aux êtres humains suite à une période appelée l’Effondrement où l’espèce humaine a frôlé l’extinction. Les Humain·e·s sont parti·e·s soit coloniser d’autres planètes comme Mars, soit vivre en exode dans l’espace à bord de vaisseaux spatiaux qui constituent la flotte exodienne. Ce sont des extraterrestres de l’Union Galactique (UG) qui trouveront ces vaisseaux et aideront les Humain·e·s. L’Union Galactique est une sorte de Nations unies à l’échelle de la galaxie et regroupe tout un ensemble d’espèces intells. Les Humain·e·s ne seront accepté·e·s au sein de l’UG que tardivement et sont alors considéré·e·s comme une espèce peu avancée.

Les notions de genre des êtres humains ont complètement été chamboulées par la coexistence avec les autres espèces extraterrestres. Certains aliens se reproduisent par parthénogénèse (reproduction suite à la division d’un ovule non fécondé),  d’autres changent de sexe au cours de leur vie suite à des modifications physiologiques spontanées… Quand on ne connaît pas le genre d’un individu, la norme est d’utiliser le pronom iel. Le monde n’est pas blanc et hétérosexuel : la plupart des Humain·e·s sont racisé·e·s et les relations homosexuelles sont considérées comme normales (et même les relations entre espèces intells !) et ça, ça fait du bien !

Tous les intells de la Galaxie, quand iels rencontrent pour la première fois un être d’une autre espèce, examinent immédiatement leurs différences physiologiques. En quoi leur peau diffère-t-elle de la mienne ? A-t-iel une queue ? Comment se déplace-t-iel ? Comment ramasse-t-iel un objet ? Que mange-t-iel ? A-t-iel des capacités qui me font défaut ? Et vice-versa ?

Toutes ces distinctions sont importantes, mais la comparaison essentielle est celle que nous faisons ensuite. Quand notre liste de différences est close, nous entreprenons de tracer des parallèles, non entre l’alien et nous-mêmes mais entre l’alien et les animaux. La majorité d’entre nous ont appris dès l’enfance qu’il est désobligeant d’exprimer ces comparaisons ; beaucoup de termes racistes courants ne sont que des noms désignant des espèces non intells (le terme humain lézards pour les Aandrisks ; tik, en quélin, pour les Humains ; sersh, chez les Aandrisks, pour les Quélins). […] Nous ressemblons en effet, nous les Aandrisks, à certaines espèces reptiliennes terrestres. Les Humains ressemblent effectivement, en plus grand et en version bipède, aux primates sans poils qui infestent les égouts des villes quélines. Les Quélins, quant à eux, rappellent les crustacés mordeurs communs sur Hashkath. Pourtant, nous avons évolué séparément sur des planètes différentes. […] Nous venons de mondes très éloignés de la Galaxie, de systèmes stellaires restés indépendants pendant des milliards d’années, avec des horloges évolutionnaires qui ne se sont pas mises en route en même temps. Comment est-il possible qu’en voyant nos voisins pour la première fois nous pensions aussitôt à des créatures de chez nous – et, parfois, à nous-mêmes ?

- Extrait de L’Espace d’un an : texte d’archives tiré du muséum reskit des sciences naturelles.

L’univers développé dans L’Espace d’un an est vaste, les descriptions des différentes espèces extraterrestres sont intéressantes que ce soit au niveau de leurs biologies, leurs cultures, le fonctionnement de leurs sociétés ou leurs histoires. Les extraterrestres sont étranges mais les Humain·e·s, vu·e·s par les yeux d’autres espèces intells, sont tout aussi bizarres ! C’est un monde plus tolérant, beaucoup moins sexiste, moins homophobe et moins raciste qu’aujourd’hui et ça fait du bien. Le voyage à bord du Voyageur est une véritable bouffée d’air frais au point que l’on n’a pas envie de quitter l’équipage (mais heureusement, Becky Chambers compte écrire tout une série de romans dans le même univers et le deuxième tome, Libration, a déjà été traduit en français).

Mes livres décrivent énormément d’espèces extraterrestres différentes, de langues et de cultures différentes, de bonne technologie, de mauvaise technologie et tout un ensemble de nourritures bizarres. Il y a des destinations où vont mes personnages que j’adorerais visiter et d’autres que je préférerais éviter. Je suis honnête quand je montre les mauvais côtés de la galaxie mais en fin de compte, je veux que ce soit un futur accueillant. Je veux que des personnes de la vie de tous les jours puissent se projeter dans cet univers.

Extrait traduit d’une interview de Becky Chambers sur le site ActuSf [anglais]